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Max Horkheimer : "Critique de l'idéologie" // "Politique et public"

Publié par Kiergaard sur 19 Août 2013, 23:13pm

Catégories : #Philosophie, #Politique

"Aujourd'hui, plus une idéologie officielle est simple, plus il est compliqué de remonter à ses origines. Cette considération montre que penser est en train de passer de mode"
(Notes critiques (1949-1969)).

"Dans la politique des années 50, il en est maintenant comme dans la motion picture industry. On ne prend pas parti pour une cause à laquelle on cherche à sensibiliser le public, mais on veut se sensibiliser soi-même au public et ensuite prendre parti pour lui. Une telle perte d'un côté, celle de la cause, doit nécessairement anéantir à la fin l'autre côté hypostasié, le public, donc apporter justement le contraire de ce qui était apparemment visé. Le comportement vainement respectueux envers le public se révèle une attitude méprisante, imbue de soi, car dans leur for intérieur les bureaucrates sociaux-démocrates, tout comme la Métro-Goldwyn-Mayer, pressentent ceci : c'est seulement à travers la cause qu'ils ont dû lui fournir, fût-elle d'ordre théorique ou esthétique, politique ou artistique, que le public trouve chaque fois une essence. À eux de continuer le travail grâce auquel l'opinion public mérite considération, mais quand ils veulent ajuster simplement la cause au public et non plus celui-ci à la cause, l'adaptation pure et simple devient la cause elle-même ; au lieu du public, un public particulier qu'ils prétendent servir, les représentations grossières et bornées qu'ils s'en font constituent leur seul fil directeur, qu'il s'agisse de la fabrication d'un film ou de propagande politique. Cependant, derrière cette auto-illusion se cache la pure volonté d'autoperpétuation, l'appétit indiscipliné de box-office ou de succès électoraux ; la soif de pouvoir liée à une peur immense - celle-ci venant en premier lieu d'un sentiment de culpabilité par rapport à l'héritage des Lumières, qui à leur grand dam ne se laisse pas complètement refouler- détermine ce manque catastrophique d'imagination. La peur de la social-démocratie allemande, consciemment et inconsciemment, domine de bout en bout sa courageuse histoire : depuis ce Bebel qui a voulu porter le flingue, en passant passant par les partisans des crédits de guerre pour notre empereur ; par Notke, l'organisateur des milices armées blanches, envers qui la SA avait encore une dette de reconnaissance ; par le ministre Braun qui refusa de faire intervenir la police de l'État démocratique, certes d'un cœur lourd, contre les hommes de main des chemises brunes, par Severing, le légaliste, exhortant les travailleurs prêts à protéger la République à ne pas tenter d'écarter par la violence le Reich hitlérien tant qu'il en était encore temps ; depuis tous ces petits fonctionnaires vertueux et consciencieux, jusqu'à leur propre quintessence, monsieur Ollenhauer. Un produit de la peur devant toute pensée susceptible de saisir les choses à la racine, ce président de l'opposition, pour être proche de ses électeurs, s'est fait confirmer par son propre appareil de propagande que son visage ne portait pas les rides de l'intellect, et cela est vrai de sa politique. La patrie peut dormir tranquille. Il a fallu d'abord que les paysans et les marchands de fromage, qu'il voulait appâter par un nationalisme têtu, prouvent aux élections qu'ils voyaient plus loin que lui, à savoir : derrière la phraséologie nationale, la réalité des affaires ; et donc qu'ils reconnaissaient rien qu'à l'intonation qui l'accompagne, ce qu'on peut en attendre et ce qui les concerne, je veux dire, en ce qui concerne les prix ; alors il a promis de s'adapter encore mieux tout en restant attaché à ce qui n'a pas fait ses preuves, tout comme Hollywood après un flop. Surtout ne rien dire de la cause : le public est roi, la camelote était encore trop bonne. Dans l'Europe de 1953, où semble maintenant reconnue l'idée astucieuse de 1945 - on pourrait encore transformer rapidement la défaite en victoire, si, tel le fidèle Eckart, on partait en campagne en commun avec la perfide Albion et les autres ploutocraties enjuivées*, contre la Russie, alliée de naguère -, dans cette Europe qui, sous le slogan de l'Europe, se trouve aussitôt intégrée et enterrée, l'opposition allemande offre en réalité le spectacle d'un film de pacotille, pas même à grand spectacle"
(Notes critiques (1949-1969))

* Je laisse à l'auteur le choix de ses illustrations et de certains termes qui peuvent aujourd'hui apparaître discréditant (laissant le césame du crédit et de la compétence aux opinions les plus consensuelles soit dit en passant) et ne conserve que la force du raisonnement et les analogies qu'il m'apparaît bon de faire avec la situation politique et même cinématographique actuelle.

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