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Jean-Michel Besnier : "Quelles utopies à l'heure du numérique ?"

Publié par Kiergaard sur 3 Août 2013, 22:28pm

Catégories : #Philosophie, #Numérique

  • Ayant accès aux bases de données de CAIRN.info de par mon statut d'étudiant je me propose ponctuellement de piocher une étude qui me paraît féconde intellectuellement eu égard aux sujets traités habituellement ici. L'auteur conclut sur les "résistances" à cette marche, que je qualifierai de fuite en avant vers une utopie négatrice de l'humanité qui oublie que ses fantasmes inspirés de la science-fiction se finissait rarement en happy-end. Trop occupé à la démonstration de sa propre puissance, l'humain en oublie sa propre conservation en se déshumanisant jour après jour.


Aujourd'hui voici un aperçu de l'article suivant :
Besnier Jean-Michel, « Quelles utopies à l'ère du numérique ? », Études, 2013/7 Tome 419, p. 43-51.
Ne disposant néanmoins pas des droits je ne livrerai pas l'article dans son intégralité. L'article est paru dans la revue de culture contemporaine Études et rédigé par le Jean-Michel Besnier, professeur agrégé de philosophie à Paris IV.

  • L'auteur ouvre sur le glissement du concept d'utopie du "plus lumineux au plus sombre", de "L'utopie ou la mort" de Réne Dumon en 1973 à l'utopie "c'est à dire" la mort. Il développe ensuite l'idée à travers une histoire succincte de l'utopie : tour à tout projection d'un idéal opposé à une réalité, celle ci s'est progressivement teintée de désenchantement et de nostalgie pour aboutir à une utopie "mortifère" visant à l'abolition du temps et de l'espace plutôt qu'à la conquête du mieux-vivre. Cette indifférence à la mort amène certains sociologues à parler d'utopies "posthumaines", puisqu'elle met en suspens ce qui nous fait tragiquement humain. Ces utopies contemporaines nourries des communautés hippies trouvent dans le numérique des outils permettant enfin d'offrir un "horizon vers un indéterminé libérateur, rompre la chaîne des désirs sans fin et virtualiser, sinon immortaliser l’existence."
  • Ces "technologies au service de l'utopie" servent cette dernière par la mobilité et l'appel à l'imaginaire qu'elles suscitent chez leurs utilisateurs. La genèse métaphorique de l'utopie du sociologue Zygmunt Bauman est à ce titre mobilisée : Il "distingue trois périodes correspondant à trois attitudes : 1) la période pré-moderne qui accueille l’utopie du garde-chasse, soucieux de défendre le territoire et de préserver l’équilibre naturel, convaincu que les choses vont d’autant mieux si on
    n’intervient pas sur elles ; 2) la période moderne qui voit se développer l’utopie du jardinier désireux d’organiser son espace, en le soumettant à un ordre qu’il décide, à la décision de l’agencer selon ses plans ; 3) la période contemporaine qui impose l’utopie du chasseur qui tue jusqu’à ce que son carnier soit plein, qui ne craint pas la « dérégulation » de son espace, pourvu qu’il satisfasse son appétit de puissan
    ce". L'ère du chasseur appel à une errance, un repli dont les outils technologiques seraient les armes pour les raisons invoquées ci-dessus. Ces nouvelles technologies conditionnent les visions d'avenir en tant qu'outils de réflexion. La science-fiction s'émancipe ainsi de la littérature offrant de nouveaux rêves d'immortalité, de cerveaux artificiels etc...
  • L'accélération de ces avancées technologiques via la numérisation, "procédé consistant à convertir toutes choses en une suite de 0 et de 1", ouvre la voie à l'homogénéisation et à l'interchangeabilité de tout ce qui existe y compris l'homme. En tant qu'utilisateur mais aussi destinataire de ces technologies. Accomplissant enfin la "révolution métaphysique" permettant d'offrir un "équivalent généralisé permettant d'unifier l'ensemble de la réalité - de maitriser le monde". De là il s'en suit que la numérisation en englobant la réalité s'inscrit clairement dans le processus de mondialisation. L'utopie d'un monde aplati par la révolution technologique mondialisée évoquée par Thomas Friedman n'en reste pas moins l’œuvre d'acteurs ce qui permet de faire passer les valeurs libérales et individualistes à travers celle-ci. Du moins en apparence. L'utopie d'une communication généralisée allant jusqu'à des variantes de spiritualisation inspirée du bouddhisme se heurte à l'ambivalence de toute technologie, au pharmakon de Platon, à la fois remède et poison. En l'espèce une utopie génératrice d'inégalités, de fractures, de simplification de l'échange tendant à l'irresponsabilité et à la résurgence des instincts primaires les plus vils.
    "L’utopie de l’homo communicans est celle d’un être désubstantialisé, soumis au nomadisme et au « bougisme » que nous apparentons pathétiquement à la liberté, celle d’éternels touristes qui ne séjournent jamais nulle part. Le cyberespace est parvenu à suggérer une représentation de l’avenir en rupture avec les valeurs de sédentarité et de sécurité qui caractérisaient le « monde d’hier ». Il le fait, dans le meilleur des cas, en invoquant l’accomplissement d’un « universel ouvert » (Pierre Lévy), c’est-à-dire non totalitaire, tel que la contreculture américaine et la génération de 1968 l’avaient rêvé. Dans le pire des cas, en revanche, le cyberespace est présenté comme un fantasme collectif dans lequel nous nous trouvons de plus en plus réduits à l’état de simples et éphémères avatars, exposés à être déconnectés comme dans Le neuromancien, le roman de Gibson qui a donné son argument à Matrix,le film des frères Wachowski.
  • Les "utopies posthumaines" accompagnent désormais la "prospective technologique" [NdA : l'avancée technologique permettant enfin de donner un contenu tangible à celle ci et qui se lance ainsi mécaniquement à sa poursuite]. Ces utopies vont du transhumanisme le plus brutal (l'accomplissement de l'humanité) à une vision plus pragmatique de contrôle de celle ci et d'effacement de ses imperfections. Certains vont jusqu'à voir l'émergence d'un post-humain, issu du monde technologisée que nous serions en train de bâtir. "L'homme augmenté" serait l'intermédiaire en attendant la fin des naissances de hasard, de la souffrance voire le choix de la mort ou de l'immortalité.
    "Il y a de la naïveté dans ces spéculations, mais elles en disent long sur l’obstination
    que nous éprouvons à vouloir nous débarrasser de ce qui fait de nous des hommes et des femmes. À l’ère du numérique, l’humanité révèle combien elle voudrait en finir avec elle-mê
    me"
  • "Comment résister ? En travaillant à réconcilier l’humanité avec elle-même, en la guérissant de cette « fatigue d’être soi » qui la conduit à préférer les machines à l’humain. Mais est-on capable de réclamer une régulation des techniques qui conduise à ce que l’on se refuse de faire ce que l’on pourrait faire ? Tel est le défi de l’éthique appliquée aux technosciences : ne pas foncer tête baissée dans l’eugénisme rendu possible par les biotechnologies. Ne pas se dissimuler que la suppression de la souffrance peut aussi avoir comme revers la disparition du plaisir. Ne pas diaboliser la vieillesse comme un état honteux. Re-découvrir que la mort donne un sens à la vie et qu’elle est même la condition du désir chez les hommes (Platon le montrait avec la figure d’éros opposée à celle des dieux fermés sur eux-mêmes). Les technologies créent de la démesure. S’il s’agit de les maîtriser, on n’évitera pas d’en brider les prétentions. Comment ? Sur le front des politiques de recherche, en mettant un frein à la course aux innovations et en encourageant au contraire à une certaine « sobriété technologique ». Sur le front des mentalités, en contribuant à développer un autre imaginaire que celui des utopies posthumaines : un imaginaire qui fera droit à des valeurs soucieuses de préserver la vulnérabilité et la conscience de la fragilité comme le véritable privilège de l’humain. Le futur aura encore besoin de nous, pour peu que nous préservions l’idéal d’une humanité fondée sur la solidarité et la communication que réclament des êtres inachevés, ouverts, imparfaits – des êtres conscients du caractère constitutif de leurs limites"

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