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Hans Jakob Roth : "L’Occident se base sur des valeurs absolues, l’Orient sur des valeurs de situation."

Publié par Kiergaard sur 6 Octobre 2013, 13:12pm

Catégories : #Philosophie, #Politique

  • Dans un hors-série très intéressant de la Revue d'éthique et de théologie morale intitulé "Faire face à la crise", l'ambassadeur en Asie du Département Fédéral des Affaires Étrangères suisse Hans Jakob Roth s'interroge sur la crise de l'Occident et le défi de l'Asie. Le recul pris dans l'article va bien au delà de la caractérisation des faiblesses de l'Occident et des défis à venir pour l'Asie pour se focaliser sur une analyse des différences profondes de système de valeurs qui conditionnent beaucoup de problèmes très actuels.
    - Je ne peux pas partager l'article dans la mesure où je n'y ai accès que par mon statut d'étudiant mais je vais tâcher d'en faire ressortir certains très de manière rapide.

Roth Hans J., « La crise de l'Occident et le défi de l'Asie », Revue d'éthique et de théologie morale, 2013/HS n° 276, p. 263-271. (le sommaire de la revue est disponible ici)

  • "En observant les attitudes de l’Occident envers le reste du monde, on a quelquefois l’impression que nous nous trouvons encore en pleine phase coloniale. Les sociétés européennes et américaines semblent former le sommet de ce que l’humanité peut atteindre ou espérer. Le reste du monde suivra, avec un décalage temporel. Ce qui est pire encore, c’est le sentiment que ce résultat de la civilisation européenne est une confirmation du soutien de Dieu et, par conséquent, ce dieu à nous est évidemment plus puissant que ceux des autres !" (Le cadre est clairement posé...)
    - Sans remettre en question la suprématie de la culture civilisatrice occidentale au cours des derniers siècles, il en interroge tout d'abord les causes - qui portent en elles les germes de la faiblesse de l'Occident.
    - "Être fier de ce que la civilisation occidentale a atteint est une chose, être convaincu que c’est le seul chemin menant au bonheur en est une autre." L'indépendance de la personne cultivée dès la Grèce Antique a conduit à une distanciation vis à vis de l'environnement naturel et social qui a assuré, à la période moderne, la domination technologique occidentale face aux sociétés orientales dont les individus étaient membres du groupe. Si ces sociétés "collectives" n'ont pas développé l'indépendance individuelle c'est parce qu'ils ont exploré d'autres voies qui ont privilégié la sécurité sociale. Ces voies n'étant "ni meilleures ni pires que les nôtres – elles sont tout simplement différentes".
    - Ce développement de l'individualité dont l'auteur souligne que Norbert Elias voyait en lui le processus culturel en soi a eu des conséquences positives mais également des conséquences néfastes : "faiblesse de la compréhension d’un moment particulier", "diminution notable de l'empathie". Ceci engendre une manière occidentale de se percevoir dans le temps et dans l'espace d'une manière distendue favorable à l'extrapolation du présent dans l'analyse du futur. Dans les sociétés collectives, l'attachement au présent conduit à évoquer le futur comme une vision indépendante qui n'est pas rattachée à une vision linéaire du temps.
    - "Il existe ainsi deux modes de vie assez différents. D’un côté, celui de la société occidentale, individualiste, marqué par un détachement quasi complet de la personne envers son environnement naturel et social, et celui des sociétés collectives où
    la personne est restée intégrée dans son groupe et n’a jamais atteint cette indépendance personnelle. Elle a, par contre, gardé une sécurité et un confort social dont la civilisation européenne s’est privée par le choix d’une liberté individuelle absolu
    e" qui conduisent évidemment à des configurations politiques et économiques différentes qui tiennent au niveau de détachement des individus de la société et du groupe. "Sous ces conditions, une démocratie prendra des formes très différentes d’une société occidentale et fonctionnera d’après des critères différents"
    - "Ces perceptions différentes d’une réalité momentanée et son intégration dans une compréhension plus complète du monde mènent à des vues très différentes dans beaucoup de champs de la vie quotidienne." Différentes perceptions de la réalité (statique ou mouvante) sont induites par le fait de mettre une distance ou par le fait de participer à sa réalité. Ces différentes perceptions proviennent de la manière dont nous allons recueillir les informations à notre portée et dont le cerveau va les traiter. En clair, le schéma occidental est celui d'une perception statique qui vire à une perception de flux (induite par l'incapacité de tout analyser et traiter) dont le processus de sélection (de ce flux) repose sur une éthique statique fondée sur des valeurs posées. Le schéma d'une société collective repose sur des perceptions mouvantes permises par l'absence d'un système de valeurs abstraitement défini et qui laisse donc la place à des relations personnelles et concrètes très développées (en opposition à une loyauté à un système de valeurs abstraits).
    - Dans les sociétés collectives : "On constate une réduction de la sphère de validité
    de l’éthique. Le domaine de validité de l’éthique de situation est restreint physiquement et psychiquement. C’est un effet de la distinction plus forte entre in- group et out-group : l’attention psychique du participant est beaucoup plus concentrée sur l’in group, demandant une attention de très haut niveau pour garantir l’intégration continuelle de la personne dans son environnement social
    ."
    - Dans ses ultimes développements l'ambassadeur s'intéresse aux réels défis de la mondialisation. La différence des systèmes de valeurs dans un monde globalisé mène à des frictions renforcées par l'usage d'une langue étrangère (l'auteur prend l'exemple du "team-work" (collaboration d'individus indépendants vers un but commun). Celui-ci pour des individus venant d'une société collectif implique de briser les appartenances de groupes passées pour construire l'indépendance de l'individu.
    "C’est à ce moment- là que le zèle occidental devient évident et qu’il révèle son caractère problématique. Il ne se fonde que sur une appréciation à distance et néglige une réalité plus proche et plus concrète. Cela est d’autant plus grave que ce manque de proximité le prive de l’élément d’empathie et d’émotion" ; "L’Occident se base sur des valeurs absolues, l’Orient sur des valeurs de situation. La base sociale individualiste de l’Occident permet une sécurité légale fondée sur les lois de toute la
    société, tandis que la sécurité dans une société collective est liée étroitement à la qualité d’une relation personnelle. Les normes du groupe forment la base de la sécurité légale, et ces normes sont interprétées différemment d’après les situations qui forment l’arrière- plan des actions. La sécurité du groupe prime sur la
    sécurité de toute la société, ressentie comme trop abstrai
    te." Ce qui ne manquera pas de poser des problèmes diplomatiques et de compréhension (dont l'exemple le plus manifeste est fourni par les incompréhensions issues des conséquences des printemps arabes et les appels à s'aligner sur un modèle de démocratie à l'occidentale qui ne peuvent pas fonctionner dans ces sociétés) d'autant plus que les personnes à même de surmonter ces différences (ou même de les expliquer) manquent.

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