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Denis Colombi : La critique de la culture troll, tolérance et politiquement incorrect

Publié par Kiergaard sur 17 Mars 2013, 20:39pm

Catégories : #Sociologie-Démographie

Dans une série de 2 articles Denis Colombi s'interroge sur la culture du troll (Un troll désigne, dans l'imagerie de l'internet, un personnage "malfaisant" dont le but est de perturber le fonctionnement des forums de discussion en multipliant les messages sans intérêt (ou, plus subtilement, en provoquant leur multiplication à travers un large éventail de procédés "rhétoriques" ou "artistiques").
               Le premier s'interroge sur la tolérance à la culture troll : Prenant comme champ d'analyse les "professionnels" animés par l'idée du jeu, il développe l'idée selon laquelle cette culture repose sur une communauté de valeurs, de références partagées.  Dans le cadre de ces activités, le troll retrouve un sentiment d'utilité et d'appartenance sociale tout en étant capable de fournir une "grille de lecture" lui permettant de justifier tout ce qu'il dira ("lutter contre la bêtise du web", goût de l'absurde, lutter contre les kikoos...). Ce que j'appellerai à titre personnel la double nature (punitive pour l'autre et glorifiante pour soi même) s'exprime par le recours au second degré et à l'humour noir selon l'auteur. Il développe ensuite la manière dont la tolérance (don't feed the troll) permet de renverser la responsabilité des dérives résultant du troll, de l'insulte, de la provocation. La faute reviendrait à celui qui n'acceptera pas, qui ne se laissera pas faire.
Ensute, rappelant que le cynisme est à son avis une valeur très répendue dans nos sociétés, il pointe le fait, que la déviance du troll, n'apparaît que dans des cas ou les normes véhiculées par la culture troll sont poussées juste "un peu plus loin"... "Il est très important de comprendre que cette culture troll est très précisément ce qui rend possible de tels débordements : elle fournit un ensemble de justifications et de bonnes raisons d'agir à ceux qui dépassent les bornes."

Bien-pensants absurdes et "vrais méchants" partagent alors le même mode opératoire mais également les mêmes standards de justification, de minimisation et de renversement de la responsabilité.

                 Le second article (autopsie du politiquement incorrect) vise à "
plonger dans certaines productions de la culture troll, pour essayer de montrer ce qu'elle en vient à produire". L'auteur s'interroge sur le contenu de certains productions de cette culture à travers le site 4chan où le "politiquement incorrect" est la norme et non l'exception. [On retrouve selon l'auteur, la même rhétorique justificatrice du second degré, de l'humour particulier (je considère à titre personnel qu'il y a presque une tentative de codifier l'appréhension que chacun doit avoir de la chose, de prendre "le temps d'assimiler la culture du site, de comprendre son humour particulier, de saisir ses références implicites, de pouvoir choisir les bonnes images à poster, de comprendre à quel degré on doit prendre une remarque" (wikipédia présentant le site)). Diverses formalisations et justifications sont à l'oeuvre, les principales étant le LULZ (et ses dérivés), la raison ultime de faire n'importe quoi.
Néanmoins l'auteur distingue la culture troll (plus large) de la culture 4chan qui est plus stricte et plus axée sur une certaine discipline (le "tu peux pas comprendre notre mentalité" est plus souvent employé qu'ailleurs). "
Ce qui est intéressant dans 4chan et dans l'idée du LULZ, c'est la valorisation qu'il y a derrière du "politiquement incorrect""

 

S'en suivent 3 études de cas relatives au féminisme dont la finallité est de montrer que la production initiale sous couvert d'humour (superficiel) peut produire une réaction qui sera elle "réelle" et bien conservatrice et patriarcale.
"
Ce qui m'intéresse, c'est ce paradoxe entre des personnes qui se pensent provocatrices et à contre-courant, qui se présentent comme originales et observatrices, qui se drapent dans le politiquement incorrect comme position héroïque de refus des tabous et des interdits, et leurs propos qui sont d'une banalité confondante, ne faisant que reprendre les antiennes milles fois entendues du patriarcat" (dans l'exemple).

La prétendue neutralité renforcée par l'anonymat, l'héroïsation, la compétition engendre nécessairement une expression de sa pensée intime, ou une distortion de celle ci par simple effet de compétition, de surenchère, de recherche d'originalité.
A titre personnel, je dirai que l'originalité n'étant pas synonyme de qualité, l'originalité perçue comme la plus politiquement incorrecte (bien que la plus souvent conservatrice) entrainera les autres dans une course à la médiocrité.

"
Résumons un peu : j'ai essayé de montrer ici comment l'incitation au politiquement incorrect, qui est au cœur de la culture des trolleurs, conduisait à adopter des positions conservatrices. C'est la prétention à la neutralité et au dégagement des relations sociales qui est en cause. [...] La domination du "second degré" et du "politiquement incorrect" comme échelles de valeurs pour juger de l'humour va également dans ce sens. Reste que mon propos est toujours le même : oui, messieurs, vous avez le droit d'être politiquement incorrects... et j'ai le droit de vous rappeler ce que cela implique".


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A titre personnel une inquiétude m'est venue en lisant cet article et par expérience personnelle. Je la résumerais ainsi : C'est que le "politiquement incorrect" formel en vienne à supplanter la réelle subversion ou critique au fond. Et que le même traitement soit accordé aux 2 : le don't feed the troll se transformerait alors en don"t feed subversion.

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