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Ukraine : Dynamiques du conflit dans le Donbass (Partie 3 : Le plan politique)

Publié par Kiergaard sur 17 Août 2014, 15:37pm

Catégories : #Géopolitique-International

Troisième partie de cette réflexion sur les dynamiques du conflit dans l'est de l'Ukraine et ses répercussions. Il est désormais temps de s'atteler à retranscrire les évolutions politiques qui ont eu lieu en Ukraine sur la période et leurs implications sur la suite du processus enclenché depuis la chute de Victor Ianoukovitch.

Ukraine : Dynamiques du conflit dans le Donbass (Partie 3 : Le plan politique)

Partie 3 - Le plan politique : Quelles tendances pour le système politique ukrainien et quelles conséquences ?

En guise d'introduction historique sur le contexte politique depuis 1991, je renvoie à cet article de synthèse paru sur le site d'Olivier Berruyer, les-crises.fr (ainsi que plus généralement à sa série sur l'Ukraine). Sur le premier gouvernement ukrainien immédiatement consécutif à la chute de Ianoukovitch, je renvoie à cet autre article. Il y a eu quelques changements mineurs dans la composition du gouvernement que je vous laisse constater sur la page officielle du gouvernement.

Concernant le régime politique ukrainien je renvoie vers la Constitution du pays (en français), quelques articles de synthèse peuvent également servir (voir ici, ici, ou ). Pour ce qui nous intéresse ici, il faut se contenter de mentionner que le Conseil Suprême (Rada) (Parlement monocaméral) et le Président sont les deux autorités essentielles du pays. Le système politique du pays est décrit comme semi-présidentiel et semi-parlementaire. Le Parlement doit voter sur toutes les lois ce qui rend nécessaire d'obtenir la majorité sur les textes, il peut amender la Constitution, etc..., son rôle est majeur. 

 

  • Tendances post-Ianoukovich : Éclatement du Parti des Régions, coalition délicate à la Rada, vers des élections législatives anticipées

- Introduction : L'état de la Rada et les forces politiques en présence.

Le Parlement actuel est le fruit de l'élection législative de novembre 2012 qui a vu 5 factions se constituer (Le Parti des Régions, le Parti "Patrie", Oudar, Svoboda, Communistes + quelques non-inscrits). L'évolution des factions parlementaires a été relativement uniforme jusqu'aux troubles de février 2014, puis à la chute de Victor Ianoukovitch et de son gouvernement. 

Source : Wikipedia

Source : Wikipedia

Dans les jours qui ont suivi la chute de Ianoukovitch, plusieurs événements se sont succédés : Une fraction des députés communistes et des députés du Parti des Régions ont formé le groupe "Pour la paix et la stabilité", une fraction des députés du Parti des Régions et quelques indépendants ont formé le groupe "Développement économique", une fraction des non-alignés a crée le groupe "Ukraine Européenne Souveraine". La Rada comporte 450 députés (5 sièges sont vacants), la majorité est fixée à 226 députés pour faire adopter les textes. Aucun député n'a été remplacé. Une coalition de 250 députés, "Choix Européen", a été formée le 27 février 2014, elle a permis l'adoption de divers textes, parfois dans la difficulté. Il suffit de quelques abstentions pour nuire à certains textes. Les députés communistes ne sont plus autorisés à siéger au Parlement (voire sont en voie d'interdiction) Cette coalition a été dissoute le 24 juillet 2014 pour permettre la tenue d'élections législatives plus tard dans l'année (en conformité avec les règles prévues dans la Constitution). La plupart des textes déposés par des députés de factions parlementaires n'aboutissent pas à moins d'être très consensuels. En revanche, les projets de loi déposés par le gouvernement parviennent parfois tant bien que mal à passer. Les débats au Parlement dans le contexte de la crise sont régulièrement houleux et les empoignades ne sont pas rares. 

On s'oriente vers des élections parlementaires à l'automne, c'est ce qui a été annoncé par le Président Porochenko début août. Pour cela, il doit avoir été constaté que la coalition ne fonctionne pas pendant un certain délai (pour cela qu'elle a été dissoute) puis la Rada devra être dissoute avant de nouvelles élections. À l'appui de sa volonté de tenir des élections, Porochenko peut s'appuyer sur une large volonté populaire. Il cite également les "factions dirigées depuis l'étranger" et près de la moitié des députés qui ne reconnaissent pas les "républiques populaires" de l'est comme des "organisations terroristes". On aura compris que c'est un renouvellement total du Parlement qui est attendu des nouvelles autorités, purgeant la Rada des anciens membres liés aux précédents responsables. Un remaniement gouvernemental sera sans doute effectué dans la foulée pour que le Président tienne compte des résultats et s'assure par la même d'un soutien plus large au Parlement. Le système de scrutin mêle proportionnelle et scrutin majoritaire, la discussion pour changer le système enflamme parfois le Parlement, mais le système ne devrait probablement pas être modifié d'ici les élections. Grosso-modo des circonscriptions votent selon un système majoritaire et d'autres selon un système proportionnelle, une liste doit recueillir 5% pour être représentée au Parlement (avant 2011, la barre était fixée à 3%). Les indépendants peuvent obtenir des sièges dans les circonscriptions où l'élection se fait au scrutin majoritaire. Pour plus d'informations sur le système des élections en Ukraine je renvoie à cette page, pour les résultats des élections de 2012, je renvoie sur cette page. Pour une présentation générale des partis politiques ukrainiens, je renvoie à cette page. La liste des députés actuels est disponible sur cette page.

- Quel Parlement après les législatives ? 

Sans information plus précises sur le mode de scrutin qui sera retenu, les listes nationales présentées, et sur la potentielle tenue du scrutin dans certaines zones de l'est, on ne peut qu'évoquer les divers sondages qui ont été menés récemment à travers l'Ukraine. De la composition du Parlement dépendra la coalition qui votera les textes, pourra amender la Constitution et effectuer les choix géopolitiques, stratégiques, économiques, énergétiques clés pour l'Ukraine. 


On peut déjà identifier plusieurs tendances : 

- Une abstention forte dans l'est et le sud du pays : D'après un sondage réalisé par l'Institut International de Sociologie de Kiev (KIIS) réalisé en juillet, 37.9% des personnes de l'est du pays ne se déplaceraient pas et près de 30% ne sauraient pas pour qui voter. Il faut rappeler que la participation lors des dernières élections a été de 58% (42% d'abstention donc). La comparaison des élections de 2012 n'étant pas des plus pertinentes, contentons nous de dire que dans le sud du pays, les indécis et les abstentionnistes déclarés représentent 45% des sondés, cette part descend à 36% au centre (avec plus d'indécis que d'abstentionnistes déclarés) et à 17% dans l'Ouest ou la participation est traditionnellement plus forte. On peut s'attendre à une forte participation dans l'Ouest et au Centre et à une participation beaucoup plus faible à l'Est et au Sud. 

- Un maintien relatif des nationalistes et une explosion du Parti Radical : Le Parti Svoboda avait remporté 10% des suffrages en 2012 (majoritairement dans l'Ouest du pays) ce qui lui avait permis d'obtenir 37 sièges à la Rada. Son score sera sans doute inférieur du fait d'un plus grand fractionnement de l'offre politique dans le pays, mais il conservera vraisemblablement une vingtaine de sièges dans le prochain Parlement. En revanche, la surprise c'est la percée du Parti Radical du controversé Oleg Lyashko. Selon la configuration retenue (apparition de Porochenko sur les bulletins et consignes de vote, fusion de listes, présence de certains partis etc...), il obtiendrait entre 20 et 22% des voix, ce qui lui assurerait près d'une centaine de sièges selon la configuration. Sachant qu'Oleg Lyashko est le seul membre du Parti Radical actuellement au Parlement, on peut parler d'explosion. Ses actions médiatiquement controversées et ses positions ouvertement anti-corruption, anti-russe et pro-lustration (purge de l'ancien système, voir plus bas), séduisent énormément dans l'ouest du pays. 


On se trouve alors devant divers scénarios

Il très délicat d'élaborer un scénario au vu des nombreuses inconnues qui pèsent sur le scrutin et les listes présentées. Dressons 3 scénarios issus des enquêtes d'opinion menés récemment (l'estimation des sièges est faite à la louche à + ou - 15 (pour les gros partis) et + ou - 5 (pour les formations moyennes) : 
Scénario A : Sur une certaine sélection de parti et sans intervention de Porochenko sur l'une des listes. Le Parti Radical obtiendrait 22% des voix, le Parti "Patrie" en obtiendrait 17%, 11% pour "Oudar", "Position Civile" (Gritsenko) et "Solidarité" (Loutsenko), 7% pour "Liberté" (Svoboda) et 5% pour "Ukraine Forte" (Tihipko). On aurait ainsi (à la grosse louche) près de 125 députés pour le Parti Radical, puis dans l'ordre, 95 - 55 - 55 - 50 - 30 et 15 plus quelques indépendants. Une coalition serait probablement trouvé relativement aisément mais poserait des problèmes à la présidence qui n'est pas spécialement proche des positions de Lyashko, qui revendiquerait probablement un poste clé au gouvernement. 

Scénario B : Si le chef du parti "Solidarité" devient Porochenko. On obtiendrait alors 20% pour le Parti Radical et "Solidarité", 15% pour "Patrie", 10% pour "Position Civile", 9% pour Oudar, 6% pour Svoboda et 5% pour "Ukraine Forte". On aurait ainsi, à la louche et dans l'ordre : 105 - 105 - 70 - 60 - 45 - 25 - 15 et quelques indépendants. La question de la coalition serait relativement plus simple pour le pouvoir en place qui n'aurait pas nécessairement à composer avec Svoboda et Lyashko, cependant une composition avec le Parti Radical resterait dans la logique des résultats du scrutin. 

Scénario C : Un "Bloc Porochenko" regroupant un micro-parti de Loutsenko, "Solidarité" et "Oudar" se présente. On obtiendrait alors 31% pour ce bloc, 20% pour le Parti Radical, 15% pour "Patrie", "11% pour "Positio Civile", 6% pour "Svoboda" et 5% pour "Ukraine Forte". On aurait ainsi, à la louche et dans l'ordre 170 - 100 - 75 - 55 - 25 - 15 et quelques indépendants. Même observations que pour le scénario B mais avec une position de force pour Porochenko. 

 

  • Quelles conséquences auront ces scénarios sur la politique de l'Ukraine ?

Avant de discuter des conséquences sur la politique ukrainienne on peut déjà tiré des conclusions sur les éléments sus-évoqués : 

- Le Parti des Régions et le Parti Communiste disparaissent vraisemblablement du Parlement en temps que factions. Le Parti Communiste, qui sera vraisemblablement interdit, ne sera pas représenté au Parlement, il tombe à 3 ou 4% au niveau national (mais représente néanmoins 9 à 12% des votants dans le sud et l'est. Le Parti des Régions disparaît également du Parlement, doublé par le parti d'un de ses anciens membres Serheï Tihipko bien implanté au Sud mais également à l'est. Si le parti de Tihipko n'obtient pas les 5% au niveau national, il n'obtiendra vraisemblablement que quelques sièges d'indépendants au Parlement. Selon le scénario, on peut estimer entre 10 et 35, le nombre de députés qui rappellent de près ou de loin les responsables de l'ancien gouvernement et de ses alliés, soit moins de 8% du total du Parlement. 

- Un bouleversement totalement "pro-occidental" de la Rada et l'entrée de partis représentants plus la société civile. Je n'aime pas évoquer les choses entre pro-russes et pro-occidentaux, disons que les partis qui seront très largement majoritaires dans le pays se prononcent globalement tous pour des réformes assez similaires dans le champ économique et social avec des nuances concernant le secteur de l'énergie, le rapprochement avec l'OTAN, certaines réformes fiscales, culturelles, la réforme de l'armée. La plupart des partis sont étiquetés centre-droit, centriste ou conservateur (bien qu'il ne faille pas projeter la vision française que l'on a  du spectre politique sur ces partis). Des partis qui ont gagné un poids important comme "position civile" se verront mieux représenté à la Rada. 

- Une représentation parlementaire faible des régions de l'est et relativement faible du sud. Une grande partie des électeurs de l'est s'abstiendra, Parmi ceux qui expriment une opinion dans l'est 15% votent pour "Oudar", 15% estiment qu'aucun des partis ne les représentent réellement, 10% votent pour le parti communiste, le parti "Ukraine Forte" de Tihipko, et Solidarité, 8% pour le parti des Régions., 6% pour Patrie etc... Les rapports sont grosso modo les mêmes au sud du pays, avec une prévalence légèrement plus forte des partis pro-occidentaux (ou anciens partis d'opposition ou développé depuis le Maïdan). Grosso modo on peut dire que près de 60% des populations de l'est et environ 40% des populations du sud ne disposera d'aucune représentation au Parlement (par choix d'abstention ou par le système du scrutin). Les répercussions sur le "dialogue national" entre les diverses parties du pays s'en ressentiront probablement. 

Avant d'évoquer quelques points politiques particuliers sur lesquels il faudra être vigilant et où je tiens à insister, il faut évoquer les aléas qui pèsent sur les scénarios décrits précédemment : L'effervescence révolutionnaire au Parlement est toujours palpable et il y a une tentation très forte  pour "l'ancienne opposition" désormais au pouvoir d'enterrer définitivement tous les représentants du gouvernement précédent et d'empêcher qu'ils ne reviennent au Parlement. La réforme de la loi électorale est actuellement discutée. Certains appellent à un accord entre les "forces démocratiques" pour éviter le retour au Parlement des "forces pro-impérialistes" ou des "prostituées du Kremlin" ou des "parasites" etc... Il faudra voir dans quel sens la loi électorale est modifiée si elle peut l'être dans le respect de la Constitution avant la tenue des élections. Au vu des scénarios évoqués ci-dessus, la situation est relativement favorable pour les partis pro-occidentaux, qui défendent la libéralisation de l'économie et l'intégration européenne. Il faut cependant relever que la situation est relativement floue actuellement sur les listes, les critères d'éligibilité, la future campagne électorale, la tenue du scrutin dans certaines zones. Divers acteurs communiquent et sur-communiquent dans les médias pour gagner le soutien à certaines réformes, la propagande de guerre a permis à des partis de gagner énormément de poids sur la scène politique intérieure. Cependant ce poids est limité à certaines zones. Ainsi le Parti Radical pèse près de 30% de l'électorat dans l'Ouest mais 1% dans l'est, idem pour le parti "Patrie" de Timochenko qui pèse 15% à l'ouest et au centre mais 2% dans l'est... On peut s'interroger sur les effets d'une coalition avec ces deux partis sur les populations de l'est du pays... Il faut relever qu'un bloc "Oudar" - "Solidarité" est relativement "populaire" dans l'est. 

* Quels changements dans le système politique ukrainien : Vers un populo-conservatisme libéral déséquilibré ?

L'immense majorité des politiciens d'importance en Ukraine depuis la chute de Ianoukovitch peut être classé selon la grille suivante : les libéraux-conservateurs ("Patrie"-"Oudar"-Porochenko et alliés) ; les populistes-libéraux (Parti Radical : la simple lecture du programme devrait en convaincre) et les ultra nationalistes (Svoboda). Tous ces partis et les personnalités politiques de premier plan qui les composent semblent avoir vu leurs intérêts converger devant "l'ennemi commun" (Ianoukovitch puis la Russie) et par un objectif d'intégration européenne commun. L'apparente stabilité de ce qui constituera alors a majorité du Parlement et des forces politiques peut-être mis à mal par plusieurs éléments : 

- Une pression constante des populistes radicaux et des ultranationalistes ? Le Parti Radical est clairement le parti Lyashko dont la popularité a été renforcé grâce à de grands efforts de communication, un comportement hargneux et agressif qui séduit clairement la frange la plus extrême de l'ouest et du centre du pays et qui a sûrement pris le pas sur Svoboda. Plus d'une centaine de députés radicaux et nationalistes pourraient constituer une force politique délicate à manoeuvrer ou qui pourrait imploser relativement aisément au vu du caractère relativement creux, contestable et potentiellement clivant du programme ("se débarasser des parasites", "des fonctionnaires honnêtes et patriotes", "l'interdiction des médias russes et du Parti des Régions", "la formulation immédiate d'une demande d'adhésion à l'OTAN", "interdiction de la vente des terres agricoles aux étrangers", la "fin de la tyrannie des oligarques et des monopoles"). Il faudra voir dans la durée comment fonctionne le travail au Parlement. Lyashko est un personnage qui divise grandement, considéré comme un clown ou un imposteur selon les positions... (accusé respectivement d'amener au Parlement des corrompus et des personnalités de l'ancien régime). Concernant Svoboda, la plupart des textes qu'ils proposent ne sont pas adoptés, mais doivent être discutés, débattu etc... Ils seront une force politique avec laquelle composer et qui durcira à coup sur le débat. Il ne faut pas oublier le pouvoir de nuisance du Secteur Droit (ultimatums récents au ministère de l'Intérieur pour obtenir des réformes, menace de retirer ses troupes et ses volontaires du front etc...). Cette capacité de nuisance risque cependant d'aller en déclinant. De manière général, le climat actuel est très rude, se situant souvent aux limites d'un débat politique apaisé...

- Les leçons de l'histoire et le scénario d'une fin de l'entente cordiale : Timochenko, Iatseniouk, Tourchinov, Klitschko, Tyahnybok, Porochenko, Avakov unis par le pouvoir de l'amitié face à l'agresseur russe... L'image pourrait-être belle mais elle fait fi des incessantes luttes de pouvoir qui ont gangrené la vie politique ukrainienne ces dernières années. Ce que j'appelle les "anciennes relations destructrices" des leaders ukrainiens n'ont sans doute pas toutes été oubliées (Iatseniouk fut à la source de la chute de Timochenko en 2010, l'accusant en privé d'avoir fraudé autant que Ianoukovich, Loutsenko estimait en 2006, Tourchinov n'était qu'un homme de main de Timochenko et qu'il serait dangereux de le laisser au ministère de l'Intérieur...). À titre personnel, je pense qu'on risque d'assister à une certaine marginalisation (compensée par un poste de député ou autre) de Timochenko concernant ses réseaux, et à un rapprochement d'Avakov et Tourchinov derrière Iatseniouk (qui devient le vrai leader de "Patrie"). Porochenko composera avec ce bloc en cherchant à limiter les nuisances respectives que pourraient être tentés d'utiliser les uns et les autres pour poursuivre leurs intérêts propres en liant ces personnalités diverses autour de lui (accords avec Klitshcko, Loutsenko comme conseiller, Iatseniouk et Avakov comme ministres).

- L'unanimité de l'appel à lutte contre la corruption cache des intérêts divergents et une volonté de vengeance dommageable pour les droits de l'homme qui s'exprime dans le projet de loi relatif à la "lustration"

Pas un parti, pas même le Parti des Régions n'échappe au discours imposé sur la nécessité de lutter contre la corruption dans le pays. Néanmoins, pas un parti ne peut réellement échapper aux critiques qui peuvent lui être adressé dans ce domaine. Du Parti Radical (précédemment), à Porochenko (qui a roulé sa bosse dans tous les gouvernements depuis 10 ans), chaque parti a ses parrains, sponsors, oligarques attitrés, réseaux de médias, fonctionnant dans un cadre relativement opaque. Plusieurs responsables (Lyashko, Loutsenko, Timochenko...) ont déjà fait de la prison (les poursuites ont peut-être été provoquées, mais les libérations ultérieures ne valent pas absolution). Les décisions des uns et des autres sont parfois analysées comme favorisant certains oligarques pour s'attirer des faveurs et des soutiens (c'est notamment le cas dans le domaine de l'énergie). 

La synthèse de ces appels à la lutte contre la corruption s'est traduite dans les discussions autour du projet de loi relatif à la "lustration". Ce terme, qui désigne un outil légal souvent utilisé lors des transitions de régime autoritaire à des régimes démocratiques, vise les moyens administratifs et légaux destinés à écarter certaines personnes appartenant à certaines catégories de certaines positions et de certains postes dans l'appareil d'état ou l'appareil judiciaire. Ses détracteurs évoquent une purge, ses partisans y voient un moyen radical de changer de système. Peut-être les deux. Certaines mesures sont radicales et ont conduit à des critiques des organisations de défense des droits de l'homme. Plusieurs catégories de personnes sont automatiquement exclues de certains postes (les anciens du KGB, ceux qui exercaient des fonctions dans l'appareil du Parti Communiste d'URSS avant 1991, ce qui est classique). Cependant, la mise en démission d'office des personnes qui n'ont pas démissionné volontairement des forces de police ou des services de sécurité entre le 21 décembre 2013 et mi-février 2014 pose question (s'apparente plus à une sanction du défaut d'anticipation du dénouement tragique de la crise). Des personnes condamnées pour certaines infractions sont automatiques exclues du champ de la possible vérification des critères requis pour accéder à certains postes (corruption, fraudes en 2004 et 2012 reconnues par les tribunaux). Des personnels administratifs sont potentiellement concernés pour avoir uniquement fait leur travail administratif concernant la compilation de rapports ou le traitement de charges et de plaintes ayant trait à des "protestations publiques" sous la présidence de Ianoukovitch (je ne blague pas) etc etc...

Une première observation me vient à l'esprit : comparer ce processus à celui suivi en Pologne et dans d'autres pays à la fin de la période soviétique n'a aucun sens... Le Parti Communiste ne tirait pas les rênes du pays et jusqu'à novembre 2013, Ianoukovitch n'était que le leader d'un pays qui comprenait déjà l'ensemble des leaders actuels du pays et c'était l'interlocuteur légitime de l'Europe et du Monde. Faire comme si le Parti des Régions et le parti communiste n'était que les continuateurs de la tradition soviétique en Ukraine dans l'attente de sa purge libératrice est un peu gros. 

Les autres observations proviennent de l'organisation de défense des droits de l'homme (Kharkiv Human Rights Protection Group) et reprennent certaines observation de l'étude d'impact de la loi. On citera l'absence d'un corps indépendant chargé de superviser la lustration au profit d'une gouvernance éclaté entre les divers chefs de diverses autorités (eux-mêmes les plus sujets de proximité avec le pouvoir en place) ; le champ extraordinairement large des personnes potentiellement sujettes à la lustration qui s'oppose aux recommandations du Conseil de l'Europe qui estime que ne doivent être visées que les personnes représentants une menace pour la démocratie et les droits de l'homme (des personnes élues sont également visées ce qui est normalement exclu), l'organisation estime à 500 000 le nombre de personnes potentiellement concernées par la loi (soit 1% de la population globale !!). L'ensemble de ses éléments s'apparente à une "violation systématique des droits de l'homme".

Ce n'est pas le seul texte qui contient de tels éléments contraires aux droits de l'homme. Reporters sans Frontières a récemment critiqué durement les détails du projet de loi sur les sanctions édictés pour des raisons de sécurité nationale. 

Quels changements dans l'orientation politique du pays ? 

J'insiste sur 2 éléments qui me paraissent relativement évident : La libéralisation progressive de l'économie dans un contexte financier et économique délicat / La remilitarisation du pays et son insertion dans un système de défense collective. 

1° Le gouvernement ukrainien a fait de son cheval de bataille la simplification du système fiscal, des réglementations etc... Simplifier, Déréguler, Libéraliser etc... La simplification du système fiscal est présentée sur cette page. Dans le même temps, il ne faut pas oublier que l'Ukraine doit avancer pour voter les réformes exigées par le FMI pour obtenir le déblocage rapide de ses tranches d'aide. L'Accord d'Association doit être ratifié par la Rada dans le courant du mois de septembre. Je développerai le contexte économique et financier délicat du pays dans la Partie 4, je me contenterai de dire que le PIB ukrainien va probablement chuter de 7% (minimum) cette année et que la Hrvynia (monnaie ukrainienne) est à son plus bas. 

2° Nombreux sont les appels pour restructurer complètement une armée ukrainienne. Cette dernière est relativement faible, mais les accusations de sabotage formulées à l'encontre des anciens dirigeants sont évidemment exagérées. On s'oriente vers une reprise en main de l'appareil militaro-industriel, certains appelant même les ukrainiens à acheter les actions de l'industrie militaire pour soutenir l'effort de guerre et de redressement. Ce processus sera long. Il s'accompagnera probablement d'un rapprochement de l'OTAN. L'inclusion de l'Ukraine dans un système de sécurité collective gagne du terrain alors que l'opinion est traditionnellement réfractaire à une entrée dans l'OTAN. Porochenko s'y est déclaré favorable à moyen-terme et les radicaux, dont l'influence est croissante, y sont favorables à très court-terme. Cela prendra sans doute quelques années (comme pour l'UE d'ailleurs), mais cela se fera très probablement. La coopération avec l'OTAN est déjà en cours dans le cadre du conflit à l'est.

À titre complémentaire : il a déjà été entamé une reprise en main de tous les secteurs "tenus par les russes" (loteries, certaines banques), le secteur médiatique et culturel risque d'être profondément revu avec un durcissement des règles relatives aux médias russes. 

 

Fin de la 3ème Partie.

À venir : le plan économique

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