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Ukraine : Dynamiques du conflit dans le Donbass (Partie 2 : Le plan géopolitique)

Publié par Kiergaard sur 16 Août 2014, 17:32pm

Catégories : #Géopolitique-International

Seconde partie de cette réflexion sur les dynamiques en cours et à venir du conflit ukrainien : le plan géopolitique. Cette étape est une des plus complexes puisqu'elle implique de croiser intérêts, communication, et positions diplomatiques des divers intervenants et de mesurer l'adéquation de ces dernières à la réalité du terrain. Modestement, essayons d'esquisser quelques pistes de réflexion. 

Ukraine : Dynamiques du conflit dans le Donbass (Partie 2 : Le plan géopolitique)

Première partie : Le plan militaire

 

Partie 2 : Le plan géopolitique : Lutte d'influence autour d'un "État tampon" et renouvellement des schémas de la Guerre Froide

 

  • Association, manifestations, et "démission" : La mise en place de l'engrenage

​J'ai eu l'occasion de retracer longuement les positions officielles et débats qui ont marqué la période s'étendant de septembre à la fin novembre 2013 où s'est mis en place l'engrenage géopolitique, politique et social qui a mené aux événements ultérieurs. Plusieurs éléments se sont conjugués depuis la mi 2012* : 

* Sur la situation antérieure je me contenterais d'évoquer l'existence de divers réseaux d'influence en Russie (par l'intermédiaire de relations politiques et d'affaires) et dans la sphère euro-atlantique (Yalta European Strategy) qui visaient à influencer l'Ukraine ou à développer des relations avec des personnalités de la société civile ou politique pour la réalisation de divers intérêts.
- La situation économique et financière de l'Ukraine n'est devenu insoutenable qu'après les turbulences financières engendrées par la décision de la FED, en mai 2013, d'annoncer qu'elle pourrait durcir graduellement sa politique monétaire. À cet instant, la stratégie de l'Ukraine de refuser d'accéder à certaines demandes du FMI dans le cadre d'un plan structurel pour se financer sur les marchés devient très risquée et le déficit courant de l'Ukraine augmente. Toutes les discussions ultérieures avec le FMI vont s'avérer être des échecs, en grande partie pour des raisons politiques (la hausse du prix du gaz à un an des élections était délicate).
- L'Ukraine était soumise à une pression de tous les acteurs en présence pour signer, ou ne pas signer le document. L'automne a vu un débat vif et très virulent sur la scène politique et économique ukrainienne. Ianoukovitch a échoué à communiquer en temps et en heure de manière efficace la pluralité de ces débats. Je pense que son calcul a été de jouer la montre en attendant de voir s'il pourrait toucher de l'argent du FMI contre la signature du document. Les besoins de financement de la dette ukrainienne sont devenus tels qu'entre 1° la perspective de signer un document qu'une majorité d'ukrainiens voulaient (bien que le clivage est-ouest était déjà évident : voir le propos de Kravchuk à la date du 26/11 dans la chronologie) et se retrouver politiquement devant l'annonce d'une faillite en se privant d'un soutien russe et 2° se donner financièrement de l'air à court-terme en différant la signature de l'accord d'association au risque de se retrouver face à une contestation politique et sociale qu'il pensait sans doute pouvoir gérer. 
- Ianoukovitch a très certainement sous-estimé la dureté des positions des uns et des autres. Sur le plan interne, l'opposition était déjà très virulente. En octobre-novembre, lorsque les premiers signes que Ianoukovich pourrait ne pas signer l'accord sont apparus, l'opposition (Iatseniouk notamment) s'est empressé d'estimer que l'absence de signature équivaudrait à une trahison, à vendre l'Ukraine à la Russie, que le président n'aurait plus aucune légitimité etc... En Ukraine, il est de coutume pour l'opposition de chercher à mettre à bas son opposant d'une manière bien plus virulente qu'en France. Sur le plan international, de nombreux états (Baltes, Pologne, RU etc...) communiquaient régulièrement en espérant que l'accord serait signé. Les positions étaient cristallisées. 
- Lorsque la décision de ne pas signer l'accord a été formellement prise, l'opposition a immédiatement crié à la trahison, le gouvernement a estimé que les protestations à venir pouvaient se tenir dans le respect des règles mais ne devaient pas avoir pour but de renverser le gouvernement. L'UE a "pris acte" de la décision, le commissaire européen Füle a, dès le lendemain, pris contact avec l'opposition ukrainienne (Iatseniouk, Klitshcko, Tyahnybok) pour "discuter des nouvelles mesures sur l'intégration européen pour le bien de tous les citoyens ukrainiens". Si les communiqués officiels des chancelleries sont assez "neutres", Moscou souligne que ces réactions sont "nerveuses".

La situation évolue alors dans la dynamique suivante : Déconnexion des pays étrangers occidentaux et des institutions européennes du gouvernement Ianoukovitch, opposition virulente sur le plan interne soutenue relativement naïvement par ces mêmes états dans la lancée du soutien affiché à la signature de l'accord, premières dénonciations de l'ingérence des occidentaux dans la crise par la Russie. Chacun de ces éléments contribuant à radicaliser les positions en mettant face à face deux blocs, ce qui épousait alors parfaitement les stratégies de communication des uns et des autres. Dans un éditorial remarquable de l'agence Ukrinform, l'auteur estimait qu'on était dans un "moment de vérité" (il avait bien raison...). Tous les éléments étaient déjà en place dans cet édito : Rôle de la Russie (pressions) et de l'UE (injonction sur Timochenko qui n'est pas une martyre) dans l'incapacité de l'Ukraine de peser comme un acteur international capable de prendre une décision souveraine. Rôle de l'opposition qui préfère s'en remettre à l'étranger pour faire chuter le gouvernement, nécessité d'éviter la violence et de préserver l'intégration européen etc...

En parallèle d'une première phase diplomatique assez classique où les responsables évoquaient la reprise de contacts, le fait que l'intégration européenne de l'Ukraine n'était pas remise en cause etc... Les contacts désormais pris avec l'opposition, le soutien ostensible aux premières manifestations, les appels à la retenue de la police ukrainienne avant même les premiers troubles, une communication prenant naturellement le contre-pied de la communication du gouvernement ukrainien et du gouvernement russe a mis en place les éléments pour que la crise interne née d'une radicalisation des manifestations engendrée par le déploiement d'une certaine violence policière se déploie internationalement. Après des communiqués relativement plats après les violences du 30 novembre, le discours de Victoria Nuland sur le Maïdan enjoignant l'Ukraine à reprendre le chemin du FMI et de l'UE et affirmant le soutien des États-Unis aux manifestants a ravivé le conflit politique interne latent derrière les questions techniques de l'accord. De son côté, la Russie a relativement peu réagi durant la fin de l'année 2013, s'en tenant à des commentaires techniques sur la nécessité de tenir des consultations avec l'UE et l'Ukraine sur l'accord de libre-échange (celles-la même qui sont actuellement en cours mais qui ne donnent rien).

La Russie tenait probablement à retarder la signature de l'accord, ses communications directes sur la situation en Ukraine sont relativement rares jusqu'au début 2014, est parfois évoquée la nécessité de respecter le cadre légal et de limiter l'ingérence extérieure, dénonçant l'attitude "indécente" de certaines responsables gouvernementaux occidentaux qui prennent part à des manifestations anti-gouvernementales. On se situait dans le cadre classique de la position russe sur la "non-ingérence", tandis que les occidentaux se situaient dans la défense classique des "valeurs" et de l'intégration européenne de l'Ukraine, cherchant à maintenir la pression pour que Ianoukovitch écoute le peuple pour atteindre ses objectifs. La communication russe insiste sur la violence des manifestants, la communication occidentale sur la violence de la police. La communication diplomatique russe insiste sur l'inutilité de la propagande du "avec nous ou contre nous", la communication diplomatique occidentale cherche à isoler l'action du gouvernement comme étant calquée sur les seuls intérêts russes. Classique, chacun poursuit ses objectifs. 

Les premiers morts (Voir Partie 3) mènent à de premières discussions. Ces dernières conduisent indirectement à légitimer d'autant plus "l'opposition interne" qui s'était "activée" et soutenue par les "émotions négatives de l'UE" (point de vue russe). Les européens et américains souhaitaient probablement éviter les pertes civils, non sans s'appuyer dessus pour mettre la pression sur la Russie et Ianoukovitch qui ne doivent accepter ce processus que du bout des lèvres, et donner une stature internationale supplémentaire aux membres de l'opposition, en témoignent la multiplication des réunions entre les divers responsables. Chaque action d'une des parties nourrie la propagande de l'autre partie : "le vecteur occidental" imposé par les américains, selon les russes répond aux "pressions russes" qui empêchent la libre expression du peuple selon les occidentaux.

L'aggravation des troubles à partir du 18 février conduisent à un raidissement de la communication chez toutes les parties ("pion géopolitique", "appel à une présidentielle anticipée", "huile sur le feu" etc...) , enfermées dans leur posture depuis près de 2 mois. Cela fut l'obstacle extérieur évident à la réussite de l'accord signé le 21 février entre le pouvoir et l'opposition. Le reste du dénouement de cette crise s'est joué au plan interne et a abouti au départ (sens premier) de Ianoukovitch et la prise du pouvoir par un gouvernement intérimaire formé par les leaders de l'opposition (Tourchinov, Klitschko, Iatseniouk, Avakov, Tyahnybok etc...) qui allaient devenir les principaux acteurs de la scène politique ukrainienne. La reconnaissance de la légitimité de ces autorités par les institutions européennes et les États-Unis est à l'origine des évolutions de communication diplomatique qui ont précipité la suite du conflit. 

 

  • Nouveau pouvoir, nouvelle communication, nouvelle stratégie : la désescalade invoquée par la diplomatie vaincue par l'escalade de la realpolitik

À l'instant même ou le pouvoir a changé en Ukraine, une double bataille s'est immédiatement déclenchée. 
- La bataille autour de la légitimité des nouvelles autorités. 
- La bataille autour de la désescalade de ce qui s'annonçait déjà comme un futur conflit en puissance. 

1° En quelques jours, on est passé d'une situation où le bloc qui remettait en cause la légitimité du pouvoir en place s'est retrouvé à soutenir la légitimité du nouveau pouvoir de fait, et le bloc qui niait la légitimité de l'opposition interne s'est trouvé avoir à composer avec un pouvoir de fait jugé illégitime. Les responsables européens étaient au fait de l'importance de la légitimité des nouvelles autorités. La négation de la légitimité de ces autorités de fait par la Russie n'a pas contribué à l'asseoir dans l'est du pays qui s'est retrouvé agité par une nouvelle opposition interne à laquelle les deux blocs n'ont évidemment pas donné la même portée et signification. 

2° Grosso modo, le gouvernement de Ianoukovitch renversé, les occidentaux ont voulu siffler la fin de la partie, et la Russie n'a pas pu laisser la chose s'opérer ainsi. Sa communication agressive sur les nouvelles autorités ainsi que les relais des anciens dirigeants dans l'est du pays ont suscité de nouvelles protestations et de nouvelles violences dans l'est. Les occidentaux se sont immédiatement lancés dans une escalade verbale avec la Russie accusée d'inciter à la violence dans le pays. Quelques semaines plus tôt c'était la Russie qui accusait les occidentaux de provoquer à la violence. "Volonté du peuple" en février, "défense des droits" en mars... 

Chacun s'est donc retrouvé dans le rôle de l'autre quelques semaines avant, et on a pu voir que l'attitude des occidentaux face à la Russie était parfois plus agressive que la Russie auparavant. Les controverses juridiques sur la légitimité et la légalité du renversement de Ianoukovitch sont de peu d'intérêts concernant l'approche géopolitique. Cependant, la question des sanctions a immédiatement été mise sur le tapis par les américains, suivi plutôt lentement par les européens. L'annexion autodéterminée de la Crimée par la Russie n'est que la réalisation d'un même processus que portait certains responsables occidentaux qui appelaient à des élections présidentielles anticipées : l'accomplissement d'un acte juridique dont ne voulait pas le pouvoir central sous une pression extérieure. La méthode est contestable, la légalité internationale d'un tel acte l'est également, cependant les circonstances furent telles que chacune des parties a pu exploiter la situation à son avantage. L'Occident en enfonçant la Russie dans son rôle de perturbateur du droit international aux méthodes brutales. La Russie en enfonçant l'Occident dans son rôle de partenaire peu fiable aux doubles standards, en enfermant l'UE dans son rôle de suiveur des États-Unis et de l'OTAN qui chercheraient à isoler la Russie (Poutine déclarant à Moscou qu'il ne voulait pas voir des soldats de l'OTAN à Sébastopol...). 

La position particulière de l'Ukraine sur le plan économique, géographique, énergétique, culturel, ethnique et politique en fait un "état-tampon" particulièrement sujet à un tel antagonisme géopolitique... Je renvoie à cet article sur la géopolitique de l'Ukraine qui grouille de références sur le sujet. Je m'éloignerais personnellement de certaines des conclusions de l'auteur qui ne sont plus véritablement d'actualité désormais. 

Plusieurs tendances géopolitiques et diplomatiques sont identifiables depuis mars : 

- L'échec latent de toutes les tentatives de dialogue malgré les appels à la "désescalade" : Cela s'explique assez aisément par plusieurs facteurs : l'absence des interlocuteurs pertinents du côté des insurgés dont l'existence est niée par les autorités ukrainiennes, qui préfère parler de terroristes (avec qui on ne négocie pas, par définition) ; l'approche des occidentaux qui veulent voir dans la Russie la seule cause de violence dans l'est de l'Ukraine ; cette approche peut se tenir mais elle empêche une résolution effective du conflit dans la mesure où si la Russie joue nécessairement un rôle dans la partie, c'est aux hommes sur le terrain de négocier ; les forces ukrainiennes sont divisées entre milices diverses, mercenaires payés par des oligarques, garde nationale, armée régulière, fonctionnaires etc..., il est délicat de coordonner l'action de toutes ces forces. Le président Porochenko a majoritairement un rôle à l'international, Iatseniouk s'occupe de la partie économique et la partie de communication militaire est laissée au Conseil National de Sécurité et de Défense et à des commentateurs externes plus ou moins objectifs et plus ou moins sur le terrain. 

- La recherche d'une désescalade sur le terrain par une escalade dans les sanctions dont l'objectif premier se perd un peu : L'objectif des premières sanctions était de punir les responsables de certaines actions identifiées comme étant contraire au droit international par les occidentaux. Désormais, les sanctions visent à faire subir "des coûts" pour un type d'action identifié comme étant de la responsabilité des dirigeants russes. Outre que cela "légitime" ces actions en leur imputant un prix (certes dissuasif), le risque est d'aboutir à une escalade néfaste de ces sanctions et d'amener les dirigeants et la société russe à conclure que c'est la Russie en elle-même qui est visée par les sanctions pour sa politique générale et non pour des décisions particulières. La communication russe sur le sujet a beau jeu de dénoncer ce fait en qualifiant depuis le départ ces sanctions "d'anti-russes". 

- Le déploiement d'une rhétorique agressive à destination de l'opinion publique nationale : La Guerre Froide, refouler la Russie, l'encerclement par l'OTAN, un pion géopolitique, une parti d'échecs, le tsar de la Russie, l'ours, la volonté de couper la Russie de ses ressources etc... Tous ces éléments font monter dans l'opinion l'anxiété et la crainte d'actions d'envergure aux conséquences néfastes. Un ensemble bien rôdé de techniques de communication refait surface dans les médias, noyant les appels au dialogue et à la cessation des hostilités sous une rhétorique nationaliste ou belliqueuse dont les conséquences sont peu mesurables. Chacun des camps y trouve plus ou moins son compte. 

- La reprise des contacts diplomatiques ne donne pas grand chose mais reste toujours possible et s'intensifie lors des périodes d'aggravation de la crise : les rares aboutissements de ses contacts donnent cependant lieu à des interprétations divergentes qui font obstacles à leur mise en oeuvre effective et aboutissent à des accusations et contre-accusations de realpolitik. L'illustration la plus flagrante de ces interprétations divergentes a eu lieu après la signature d'un accord le 17 avril. L'échec de cet accord est directement à la source de la radicalisation du conflit dans le Donbass (sur le plan militaire, voir Partie 1). 

- La Russie et les États-Unis sont constants dans leur position, concernant l'UE, ses prises de positions varient de l'alignement sur les États-Unis au phagocytage par ses membres en raison de la pluralité d'espace dans lequel ils peuvent s'exprimer : Je précise ma pensée concernant l'UE. Si l'attitude de l'UE peut paraître relativement claire, les États membres s'expriment également individuellement ce qui nuit à sa visibilité et à son poids dans la résolution diplomatique du conflit qui passe majoritairement par l'Allemagne (accessoirement la France). De plus, les états traditionnellement en opposition avec la Russie (Pologne, pays baltes, Suède, Royaume-Uni) choisissent de s'exprimer publiquement via l'intermédiaire de la tribune de l'OTAN ou de manière isolée, ce qui nuit à la cohérence de l'ensemble. 

- La communication de certains acteurs nourrit automatiquement la propagande des autres parties : Que ce soit les "faucons" américains, certains députés russes, quelques acteurs européens (baltes, Bildt...) ou ukrainiens (nationalistes, populistes, leaders rebelles), chacune des parties trouve du grain à moudre dans sa propagande. Ces dernières se neutralisent mutuellement dans un tourbillon d'accusations, d'exagérations, de fausses informations et de débats enflammés sur les réseaux sociaux qui sombrent (comme souvent) dans la subjectivité la plus totale en fonction de ses affinités. La poursuite par tous les acteurs de leurs propres intérêts, nuit à une résolution diplomatique de bloc en provoquant une extension artificiellement entretenue du spectre des opinions et des idées. 

- Un certain jusqu'au-boutisme chez tous les acteurs : les autorités ukrainiennes veulent défaire les rebelles militairement et reprendre le contrôle sans négociations directes avec eux ; les États-Unis ne prennent jamais de sanctions sans évoquer le stade ultérieur, l'UE suit (bien que plus lentement) ; les insurgés de l'est, tout aussi insignifiants soient-ils sur le plan géopolitique entendent bien exister et continuer à se battre ; la Russie ne manifestera pas sa désapprobation sur les actions de ces insurgés sans les soutenir autrement qu'en sous-main et le plus discrètement possible afin de nier son implication sur la scène internationale, on notera que l'entretien d'une situation troublée par la Russie peut aisément être comparée au soutien indéfectible des européens et américains aux manifestants jusqu'à ce que leurs objectifs soient atteints (bien qu'ils ne l'aient sans doute pas été de la manière qu'ils aient choisi initialement). 


Toutes ces tendances laissent paraître une pièce fort complexe dont il est très malaisé de deviner le dénouement.

 

  • Plan de paix ou plan de bataille ? Reprise du dialogue ou dialogue de sourds ? Normalisation des relations diplomatiques ou escalade des sanctions ? Impact durable sur les équilibres géostratégiques ou détente programmée à moyen-terme ?

D'emblée, je n'ai aucune réponse définitive à ces questions, comment le pourrais-je d'ailleurs. Cependant on peut discuter des implications que ces diverses possibilités pourraient avoir sur le  court, moyen et long terme. 

- À court-terme, les principales questions géopolitiques qui se posent sont d'en finir avec le conflit et de gérer les conséquences des sanctions édictées jusqu'à présent, tout en réfléchissant à l'opportunité de lever ces dernières ou d'en édicter de nouvelles. Il convient de peser les implications de la liaison de la résolution du conflit et des sanctions. Certains semblent croirent qu'elles favorisent la résolution du conflit en mettant la pression sur la Russie (également sur l'UE et l'Ukraine), voire en mettant en danger le régime de Poutine, d'autres estiment qu'elles risquent de renforcer la détermination des dirigeants russes vers leurs objectifs ou de rendre leurs actions plus imprévisibles en brusquant une partie de l'élite du pays. Au vu des enjeux, ces questions sont loin d'être neutres. Il conviendrait peut-être d'essayer d'en revenir à une diplomatie plus directe et plus classique, persévérer dans cette voie pourrait offrir de meilleurs résultats, mais pourrait également conduire à une perte de temps si les impasses continuaient. Les futures rencontres entre ministres des affaires étrangères de l'Ukraine, de la Russie, de la France et de l'Allemagne pourraient nous en apprendre plus, de même que les contacts entre Poutine et Porochenko dont les médias ukrainiens se font l'écho. Une résolution militaire du conflit à court-terme pourrait également relancer ce processus et stopper l'escalade actuelle des sanctions en privant l'effet de sa cause. La réponse de l'UE et de l'OTAN à la demande ukrainienne d'une aide militaire directe sera à suivre avec intérêt.

- La question de la reprise d'un dialogue diplomatique serein entre les diverses parties ou de la persévérance d'un dialogue de sourds comme à l'heure actuelle dépend de nombreux facteurs (économiques, militaires, mais surtout politiques). Si la période actuelle ne laisse pas entrevoir une évolution positive à court-terme, il ne faut pas oublié que les relations avec la Russie s'étaient améliorées relativement vite après la crise géorgienne de 2008. Cependant, on touche ici à un plus gros morceau, et la rhétorique est allée beaucoup plus loin dans le cas de la crise ukrainienne. Reste à voir si une certaine forme de sagesse, révélée chez les acteurs ou contrainte par les événements, prendra le dessus afin d'éviter qu'un mur ne s'abatte de la frontière russo-finnoise à Sébastopol. 

- Concernant les implications de moyen et long-terme sur les relations diplomatiques, économiques, scientifiques etc... Je me bornerai à citer quelques passages d'un article rédigé dernièrement et reprenant la pensée de Robert Legvold : « "trouver un moyen de transformer Moscou d'une source du problème en une partie de la solution ne peut qu'être un objectif de la politique américaine et européenne". Cependant, "le faire dans le mauvais sens et, pire, les yeux fermés" sur les enjeux toujours plus larges est "porteur de graves dangers et de coûts potentiellement importants", affirme l'auteur. Il cite alors un passage d'un article de Dmitri Trenin directeur du Carnegie Moscow Center, si les dirigeants russes "voient l'objectif des États-Unis comme étant non pas tant l'arrêt du soutien de la Russie aux rebelles du Donbass, ou même l'obtention d'un retrait de la Crimée, mais comme une tentative de renversement du régime de Poutine au moyen d'une affliction économique et du mécontentement populaire provoqué par les sanctions", on s'oriente vers une spirale d'escalade plutôt que vers un lent dégonflement de la crise. Les dernières déclarations et décisions prises cherchant de plus en plus à isoler Poutine personnellement et destinée à fissurer le soutien de ses conseillers et de ses proches ainsi qu'à atteindre directement la population russe va en ce sens et laisse entrevoir une escalade dans les sanctions. Dans ce cas, "la Russie ne reculera pas" et les États-Unis et l'Europe devront se demander si "dissuader la Russie suffit" et ne pas aider directement l'armée ukrainienne en s'impliquant dans le conflit. Les dangers d'une telle situations "devraient être évidents", cependant, l'approche occidentale menée par les États-Unis implique également de réfléchir aux implications de long terme. Quotidiennement, la collaboration entre la Russie et l'OTAN, les USA et l'UE est rompue dans de nombreux domaines (coopération scientifique, technologique etc...), mais au delà se pose la question du désarmement nucléaire, du développement international, de la coopération militaire, des liens économiques, de la lutte contre le terrorisme international, de la protection de l'Arctique. Comment vont évoluer ces éléments si Russie et Occident se retrouvent en confrontation, plutôt qu'en discussion. Quel sera l'effet de la "militarisation des relations économiques" sur l'attitude de la Chine et les stratégies économiques internationales des BRICS ? L'auteur s'interroge sur la prévalence qu'une "Guerre Froide" pourrait donner à la Chine dans cette relation tripartite.  L'auteur conclut : "Rien de tout cela ne va à l'encontre de la prise de mesures fortes pour influer la Russie dans la crise en Ukraine ; mais cela recommande d'agir simultanément sur deux niveaux. D'une part viser "l'intégration plus efficace des efforts pour clore la guerre en Ukraine". D'autre part, les États-Unis ont besoin de revenir sur leurs "efforts acharnés pour isoler la Russie" et réengager son leadership vers l'évaluation raisonnée des conséquences que dix ans d'adversité avec la Russie pourrait entraîner. À la suite de cela, il faudrait construire un scénario alternatif pour un autre futur "et laisser la Russie de Poutine décider" ».

En définitive que doit-on craindre ? Peut-être que la logique de l'escalade soit perçue positivement par tous les acteurs du conflit (moyens d'atteindre Poutine, moyens de le renforcer selon les interprétations) et que les conséquences économiques des sanctions ne soit vu que comme le mal nécessaire à un rapprochement euro-atlantique et à une intégration européenne plus forte. 

Que peut-on espérer ? Peut-être une prise de recul de certains responsables permettant l'émergence d'une voie médiane (entre la réaction et l'inaction) qui mettrait l'accent sur une stratégie nouvelle avec la Russie, et une intégration de cette dernière dans les problématiques qui nous intéressent tous (y compris le redressement de l'Ukraine...). 

Pour certains, ce qui peut être espérer est craint et ce qui peut être craint est espéré. Tout l'art de la diplomatie doit constituer en l'émergence d'intérêts et d'objectifs communs pour éviter une irréversibilité des divergences inévitables qu'impliquent la mondialisation des enjeux stratégiques. Certains évoquent un rapprochement des BRICS ou un rapprochement euro-atlantique du fait de la crise en Ukraine en des termes positifs. Respecter les divergences de vue dans la coopération devrait être un objectif supérieur à l'intégration forçée et au repli sur soi dans l'adversité. Si l'on avait pas perdu la capacité de tirer des leçons de l'histoire, j'aurais conclu en disant que l'histoire nous en dirait davantage à l'avenir.

 

Fin de la seconde partie. 

Troisième partie à venir : Le plan politique (interne)

 


 

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