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"Les observateurs ont négligé le rôle que la politique de la Fed a joué dans le renversement de M. Ianoukovitch" (Benn Steil - CFR)

Publié par Kiergaard sur 10 Août 2014, 18:37pm

La position de Benn Steil* peut prêter à controverse de la manière dont elle est formulée. Je tiens à préciser immédiatement qu'il ne s'agit pas de discuter d'un éventuel complot destiné à faire chuter Ianoukovitch mais d'analyser les implications internationales de la politique monétaire américaine et de montrer qu'elles peuvent avoir de graves conséquences. Dernièrement plusieurs pays ont manifesté leur inquiétude par rapport aux mesures de la FED (jusqu'à souhaité une modification de son mandat), se voyant opposés le caractère national de son mandat. Mettre en exergue les conséquences que la seule annonce de la fin probable des mesures accommodantes a pu avoir sur les finances ukrainiennes milite à nouveau pour un réexamen et une coordination plus efficace des actions des banques centrales.

 

* Benn Steil est chercheur au Council on Foreign Relations (CFR) où il dirige le département d'économie internationale. Le commentaire qui suit reprend les grandes lignes de son article "Taper Trouble : The international consequences of Fed Policy" paru dans le numéro Juillet/Août de Foreign Affairs publié par le CFR ainsi que de son interview récente par le directeur du magazine. Toutes ses publications et articles de presse sont accessibles sur cette page du CFR.

Benn Steil

Benn Steil

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer les derniers plans du FMI envers l'Ukraine qui n'ont pas été des franches réussites. L'article de Benn Steil commence en nous expliquant la situation en avril 2013 après que le gouvernement ukrainien ait refusé d'accéder aux dernières requêtes du FMI pour obtenir un troisième plan d'aide (les discussions traineront ensuite devant l'intransigeance des deux parties (même au plus fort de la crise) jusqu'à la chute de Ianoukovitch puis reprendront ensuite avec le nouveau gouvernement. Le choix fut fait par le gouvernement de l'époque de continuer à se financer en dollars, nécessaire pour ses importations, via les marchés obligataires. Des euro-obligations d'une valeur de 1.25 milliard de dollars furent émises à 10 ans à un rendement de 7.5%. Problème, le 22 mai, la simple mention par Ben Bernanke d'une possibilité d'une fin anticipée des rachats d'actifs et de l'injection de dollars dans le circuit financier a fait monter quasiment immédiatement le rendement de ces obligations à 11% (taux auquel il est resté globalement jusque là). Comme le souligne l'auteur : "Les problèmes financiers de l'Ukraine couvaient depuis des années" mais c'est la seule perspective des décisions prochaines de la FED qui "ont poussé le coût de refinancement de sa dette - l'acquittement d'anciennes obligations par de nouvelles - au delà de la capacité de paiement de Kiev". L'auteur ajoute : "La FED serait restée accommodante, l'Ukraine aurait au moins pu retarder la crise financière, et une crise retardée peut être une crise évitée. Ianoukovitch s'est finalement tourné vers l'aide de Moscou (N.d.R : Non sans avoir maladroitement cherché à négocier avec le FMI), qui a demandé avec succès qu'il abandonne (N.d.R : Il l'a suspendu) un accord d'association avec l'Union européenne en retour. Les ukrainiens sont descendus dans les rues - et le reste appartient à l'histoire". Pour l'auteur, c'est même l'Ukraine qui a été le pays le plus durement frappé par cette annonce. 

Interrogé directement sur le fait de savoir si Ben Bernanke a provoqué la crise en Ukraine, l'auteur répond : "Vous pouvez certainement dire que Bernanke fut les ailes du papillon qui provoquèrent la crise. Je dirais que si la FED était restée accomodante pour six mois, ou plus, il est possible que l'Ukraine aurait surmonté cette bosse et Ianoukovitch serait encore au pouvoir aujourd'hui". Dans son interview, il utilise le terme "contraint" pour qualifier la décision de Ianoukovitch de se tourner vers Moscou. L'UE pensera à remercier la FED, et les États-Unis qui ont refusé d'aider l'Ukraine à obtenir des conditions plus avantageuses, certes réclamées à la dernière minute et maladroitement. C'est ce qui l'amène à conclure que "les observateurs ont négligé le rôle que la politique de la Fed a joué dans le renversement de M. Ianoukovitch" et même à s'inquiéter pour l'avenir car "l'Ukraine n'est qu'un des très nombreux pays fragiles dépendant du dollar sur les marchés et qui peuvent partir en vrille à la simple suggestion d'une modification de la politique de la FED".

Revenant sur les conséquences internationales des décisions de la FED, il estime valide de présenter les choses de la manière suivante : la FED prend des décisions aux conséquences internationales à travers la lentille des États-Unis. L'auteur cite les lignes de Swaps accordées par la FED au Brésil, à la Corée du Sud, à Singapour et au Mexique en 2008, "car ces pays étaient identifiés comme systémiques" pour les États-Unis. Sans ces lignes de swaps l'auteur affirme que les États-Unis craignaient que ces pays ne se mettent à vendre des titres de Fannie Mae et Freddie Mac et ne poussent à la hausse les taux hypothécaires américains. La FED l'a secrètement refusé à d'autres pays qui n'étaient pas identifiés comme pesant un risque systémique pour les États-Unis se retranchant, légitimement, derrière son mandat.

Élargissant, il lie la portée internationale des décisions de la FED au rôle majeur du dollar sur les marchés (plus de la moitié des échanges et réserves libellés en dollars etc...). En conséquence, pour de nombreux pays "la souveraineté monétaire n'est rien de plus qu'un idéal inaccessible". Il cite quelques états (Salvador, Équateur...) qui ont banni leur propre monnaie pour adopter le dollar pour une utilisation domestique et internationale. Pour les pays qui ont souffert, il cite les récriminations de leurs banques centrales à l'encontre de la FED (citées ci-dessus, voir notamment). 

L'auteur déduit de tout cela qu'il est "aisé de voir pourquoi les autres gouvernements ont commencé à chercher une alternative à l'architecture financière mondiale dominée par le dollar". Il discute ensuite des alternatives théoriques tirées du passé (Droits de Tirages Spéciaux du FMI, retour à l'étalon or ou argent etc...) ou de l'avenir (Bitcoin), pour en conclure qu'aujourd'hui, "une feuille de route pour une réforme monétaire coopérative est hors de portée politiquement". Bretton Woods était un accord entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, mais l'accord actuel doit être trouvé entre les États-Unis et la Chine. Mais l'un n'est pas prêt à céder sur le contrôle des taux d'intérêts du dollar, et l'autre n'est pas prêt à céder sur son taux de change, "même si cela pourrait théoriquement servir le bien mondial".

Il discute ensuite de ce que les États-Unis pourraient faire unilatéralement (communication mieux conçue etc...). Évoquant ce que peuvent faire les autres pays, il cite une étude du FMI (N.d.R : je ne suis pas exactement sûr de la référence qu'il cite, peut-être cette étude) sur les conséquences de la politique de FED qui montre qu'ils ont assez bien résisté pour diverses raisons qui "sont malheureusement la définition que le Congrès américain donne aux manipulations monétaires". Il note que ce sont les lobbys d'exportateurs américains qui se sentent menacés qui ont fait pression pour que des dispositions anti-manipulations monétaires se trouvent incluses dans les futurs accords commerciaux. Il signale que ces éléments "portent en germe les conflits monétaires à venir". Cependant, un éloignement trop rapide et mal organisé du dollar pourrait également provoqué des conflits commerciaux et une réduction du commerce international... Il appelle donc la FED a se montrer plus active, dans le respect de son mandat, avec des pays tiers pour éviter la répétition de crises financières qui conduisent à des troubles politiques comme en subissons les conséquences en Ukraine. Il estime également que les États-Unis doivent s'opposer aux pressions des lobbys précités en ignorant les appels à des mesures anti-manipulations quand ces dernières ne sont que les mesures légitimes que prennent certains pays pour se prémunir des décisions de la FED. 

En définitive, la FED, dans le cadre de son mandat, prend des décisions qui impactent le monde entier en fonction du dollar, cependant elle le fait d'une manière qui met en difficulté de nombreux pays et qui peut mener à des crises financières, commerciales, économiques et politiques face auxquelles certains états doivent se protéger mais sont alors attaqués par le législateur sous l'infleuce des lobbys d'exportateurs et d'industriels en raison des mesures prises par les émergents ce qui génère d'autres conflits commerciaux etc... 

 

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