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"En payant des rançons, l'Europe finance la terreur d'Al-Qaïda" (New-York Times)

Publié par Kiergaard sur 30 Juillet 2014, 10:33am

Catégories : #Géopolitique-International

Dans une longue enquête, le New-York Times documente l'entreprise globale qu'est devenue le kidnapping pour les diverses composantes d'Al-Qaïda. Documentant les enlèvements et les rançons réalisées depuis 2008, le journal prétend parvenir à un montant de 125 millions de dollars, cette somme serait donc passée des mains des nations des kidnappés aux mains des ravisseurs alimentant les activités d'Al-Qaïda. Si le New-York Times rappelle que les États-Unis ne payent pas de rançons, on peut néanmoins contester la conclusion où il semble en venir en raison de la position spéciale des américains sur ce sujet. Notons également que la France est au 1er rang des nations confrontées à ce problème. 

"Kidnapper des européens contre rançon est devenu un business mondial pour Al-Qaïda, finançant ses opérations à travers le monde. Pendant que les gouvernements européens nient le versement de rançons, une enquête du New-York Times a trouvé qu'Al-Qaïda et ses affiliés directs ont tiré au moins 125 milliards de dollars de revenus des kidnappings depuis 2008, dont 66 milliards ont été payé la seule année dernière. Dans divers communiqués de presse et déclarations, le Département du Trésor des États-Unis a cité des montants de rançons qui, pris ensemble, porte le total à environ 165 milliards sur cette même période". Les chiffres sont posés, reste désormais à comprendre et à décrypter ce nouveau business. 

Le journal s'appuie sur des entretiens avec d'anciens otages, diplomates et négociateurs ainsi que sur des documents tirés directement des communications entre les responsables d'Al-Qaïda. Plusieurs éléments émergent alors : une organisation très précises des enlèvements, une prise de conscience rapide de l'intérêt financier des prises d'otages, une centralisation à l'extrême de la négociation du côté d'Al-Qaïda et enfin un prix qui a tendance à augmenter de manière exponentielle au fil des années. 

Dès 2004, des vidéos et des guides très précis sur la manière de conduire un enlèvement circulent. Ils détaillent la manière de s'occuper des otages, de les conduire, de fouiller leurs affaires etc... Ces éléments ont répondu à une volonté de professionnalisation des personnes en charge de ces kidnappings. Aujourd'hui, le New-York Times va jusqu'à évoquer une "externalisation" de cette tâche à des groupes affiliés à Al-Qaïda. 

Au fil des années, la manne financière dégagée par les rançons est devenu un enjeu de plus en plus important pour Al-Qaïda qui s'est alors attaché à montrer sa force sur ce point. Les refus occidentaux de payer des rançons ont conduit à des exécutions immédiates. Les communications entre leaders des diverses composantes d'Al-Qaïda traduisent une compréhension partagée de l'importance de tels enlèvements pour les finances du groupe. Dans une lettre datée de 2012, les responsables d'Al-Qaïda au Maghreb Islamique ont même réprimandé Mokhtar Belmoktar pour avoir négocié la libération d'otages canadiens à un prix trop faible et sans en avoir référé au noyau dur du groupe. 

Le négociateur en chef d'Al-Qaïda pour les enlèvements, même lorsque ceux-ci se produisent en Afrique ou dans la péninsule Arabique, se trouve au Pakistan au commandement central d'Al-Qaïda qui supervise l'activité des autres composantes et affiliés du réseau terroriste. Ces autres groupes semblent se coordonner pour établir des protocoles commun lorsqu'ils détiennent des otages d'après des témoignages d'ex-otages recueillis par le New-York Times. 

Concernant le caractère croissant des prix réclamés aux états, voici la liste dressée par le NYT : 

 

"En payant des rançons, l'Europe finance la terreur d'Al-Qaïda" (New-York Times)

On ne peut que noter l'accroissement du montant des rançons par rapport à 2008, ainsi que la contribution énorme de la France au total. La France semble mobiliser ses réseaux diplomatiques et d'affaires pour parvenir à négocier plus discrètement et ainsi continuer à nier officiellement le versement de rançons. D'après le NYT, qui ne visait pas explicitement la France sur ce point, une partie des rançons est parfois budgétée en temps qu'aide au développement pour ne pas éveiller les soupçons. (N.d.R : Ce ne serait pas la première fois que l'aide au développement ne va pas là où l'on pourrait penser qu'elle va). Alors que de nombreux otages français sont encore prisonniers en Afrique, la situation doit être très tendue au Quai d'Orsay.

On peut discuter certaines tournures dans l'article. Le message implicite à destination des européens est le suivant : soyez plus prudents. Le message explicite à destination des gouvernements est : vous êtes des "souscripteurs par inadvertance" d'Al-Qaïda. Au vu de la croissance du montant des rançons, il est évident que les États-Unis doivent faire du lobbying pour éviter que des sommes aussi considérables ne passent aux mains d'Al-Qaïda. Rendre public et étaler largement dans les médias les méthodes et montants des rançons versés par les européens est probablement mal vu diplomatiquement. Cependant, avant de glorifier la posture, toute noble soit-elle, du "nous ne verserons pas un centime aux terroristes", il convient de rappeler que les États-Unis disposent, contrairement à d'autres pays de plus de moyens de négociation, qu'ils n'ont pas hésité à mobiliser récemment. La libération du sergent Bowe Bergdahl s'est ainsi accompagnée de la libération de cinq prisonniers de Guantanamo. Mais on peut imaginer d'autres méthodes (intermédiaires via les pays du Golfe, échange d'informations...). 

 

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