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Un regard sur la pensée russe en matière de politique étrangère : discours de S. Lavrov (4 juin)

Publié par Kiergaard sur 11 Juin 2014, 14:33pm

Catégories : #Géopolitique-International

Un regard sur la pensée russe en matière de politique étrangère : discours de S. Lavrov (4 juin)

Voici la transcription d'un discours de Sergeï Lavrov (Ministre des Affaires Étrangères Russe) au Conseil russe pour les affaires étrangères (site) le 4 juin 2014. Elle offre une plongée intéressante dans la mentalité d'une frange large de l'élite politique russe concernant les affaires internationales. 

 

La traduction française parue sur le site du MAE russe est parfois bancale, en complément je poste ainsi les liens de la version anglaise et russe

 

« 

Chers collègues et amis,

Je suis heureux d’avoir l'occasion de rencontrer les membres du Conseil russe pour les affaires internationales pour deux raisons. D'abord, parce que le ministère des Affaires étrangères est un co-fondateur de cette organisation, et deuxièmement, je suis aussi un membre du Conseil. L’échange de vues, la coordination de nos actions est un processus mutuellement utile. Dans notre travail pratique, nous nous inspirons par les idées discutées et initiées au sein du Conseil pour les affaires étrangères. Je tiens à souligner que l'organisation a contribué aux travaux sur la nouvelle version du Concept de politique étrangère de la Fédération de Russie, approuvé le président Vladimir Poutine le 12 février 2013.

La situation dans le monde reste complexe, elle évolue constamment, et aujourd'hui nous pouvons à peine arriver à des conclusions finales. Dans le même temps, il est évident que la crise ukrainienne a sérieusement secoué la situation internationale, et ses effets se feront sentir pendant longtemps. Les politologues tentent de s'en tenir à ce cliché qu'une nouvelle « guerre froide », la plus grave crise depuis ces 30 dernières années. Ce ne sont pas les stéréotypes qui comptent, mais la vision complète de la situation. A cet égard, je voudrais partager quelques réflexions.

La crise en Ukraine ne doit pas être considérée comme une manifestation de nouvelles tendances, mais plutôt comme le point culminant de la politique, réalisée par les partenaires étrangers à l'égard de la Russie au cours de nombreuses années. En fait, l'habitude de ne pas prendre en considération la présence russe en Europe occidentale persiste depuis des siècles - et ce malgré le fait que, tout au long des trois derniers siècles, nous sommes une partie intégrante de la culture et de la politique européenne, et ce sont les périodes de la participation active de la Russie dans les affaires européennes qui ont été marquées par la stabilité et la tranquillité sur le continent. Maintenant, je ne voudrais pas envisager en détail la raison pour laquelle on ne parvient pas à un véritable partenariat en Europe ; évidemment, il s’agit des différences de vision du monde, des expériences historiques, des traditions, et enfin, de la superficie énorme de notre pays.

Malheureusement, la ligne de voir en Russie plutôt son adversaire se poursuivait même après l'effondrement de l'URSS. Essentiellement sous une forme plus discrète, l’Occident a poursuivi la politique de rétention de notre pays. A notre grande surprise, ils ont même lancé une thèse, affirmant que l'Union soviétique avec sa doctrine communiste était restée quand même dans le cadre du système occidental, tandis que la nouvelle Russie se retournait à ses valeurs traditionnelles, enracinées dans l'orthodoxie, et donc sa politique était désormais assez vague.

Ces derniers temps, on voit de plus en plus clairement la contradiction entre le renforcement de la multipolarité objective et le désir des États-Unis et de l'Occident de garder leur position dominante, entre la diversité culturelle et civilisationnelle du monde moderne et les tentatives d'imposer à tous le modèle occidentale de l'échelle de valeurs, qui, d'ailleurs, se détache de plus en plus de ses propres racines chrétiennes et devient moins sensible aux sentiments religieux des croyants d'autres confessions. La volonté des élites occidentales de montrer que la tendance à la baisse du poids relatif de l'Occident dans l'équilibre mondial des forces n'est pas irréversible, n’a pas passé inaperçue. Je me rappelle Dostoïevski, qui a écrit avec ironie, que nous devions servir la vérité européenne car aucun autre vérité n’existait pas et ne pourrait pas exister.

Au cours du dernier quart de siècle, avec nos partenaires euro-atlantique nous avons parlé de la construction de la relation stratégique, avons mis en œuvre des structures communes afin de contribuer à ce processus, nous avons signé des déclarations politiques appelant à la formation d'un espace commun de paix, de sécurité et de stabilité. En même temps, les partenaires ont avancé leur ordre du jour, ignorant largement les intérêts de la Russie, ont élargi l'OTAN pour contrôler le plus d'espace possible aux frontières russes.

Il semble que la Russie ait été attaquée comme l’acteur le plus actif dans le monde d'aujourd'hui exposant le point de vue indépendant, qui considère une politique indépendante comme son droit naturel. Cette ligne, bien sûr, ne peut pas être combinée avec les revendications de qui que ce soit sur la défense de leur propre exclusivité.

L’Occident prend de plus en plus facilement la position d’accusateur à l’égard de la Russie. Lorsque nous défendons les principes de base du droit international, rejettent l'ingérence illégale dans les affaires intérieures des États souverains, on nous reproche de conservatisme excessif, que nous sommes obsédés par le statu quo et que nos ne remarquons pas les changements qui se produisent dans le monde. Lorsque nous soutenons la volonté du peuple de Crimée, en pleine conformité avec son droit à l'autodétermination, on nous qualifie de «puissance révisionniste» qui essaie de revenir la rivalité géopolitique dans les relations internationales. En fait, la géopolitique était toujours présente, juste qu’on la considérait comme la prérogative d’un groupe restreint d'Etats capables de remodeler la situation dans le monde selon leurs propres modèles.

Le plus paradoxal est que tout cela se passe en dépit des avantages évidents et objectifs que l’unification des technologies, des ressources et du capital humain pourrait apporter aux deux parties du continent européen. Dans une certaine mesure, cette contradiction peut s'expliquer par le fait que ce cours de limiter les possibilités de la Russie est mené non par les puissances européennes, mais par les États-Unis. Plusieurs analystes russes, européens et américains soulignent que les Etats-Unis tentent d’empêcher l’unification des potentiels de la Russie et de l'UE, guidés principalement par l’idée de conserver leur position dominante sur la scène internationale. Immanuel Wallerstein a récemment écrit sur le cauchemar que voient les responsables de Washington d’un axe Paris-Berlin-Moscou. Il y a une hypothèse selon laquelle ces considérations ont largement déterminé le lancement de l’initiative américaine visant à établir un Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement.

En envisageant le cours des événements de ce point de vue, il s'avère que le programme de l’UE « Partenariat oriental », initié par les membres de l'Union européenne très fidèles aux Etats-Unis, a été utilisé comme un moyen de créer un nouveau type de « cordon sanitaire » entre l'UE et notre pays. En d'autres termes, pour faire face aux intérêts stratégiques de la Russie et à l'ensemble de l'UE dans la recherche conjointe de nouvelles sources de développement.

Il devient de plus en plus évident que le choix est fait en faveur d'une action renforcée visant à écarter la Russie, mené plus consciemment par les États-Unis, que par l'UE quien grande partie tient à maintenir la solidarité avec les partenaires américains. Ces mesures sont prises dans l'espoir que la Russie serait obligée d’«avaler» la nouvelle attaque sur ses intérêts. Et ce choix a été fait bien avant le début de la crise en Ukraine – il suffit juste de rappeler renforcement des tendances antirusses, comme la « liste Magnitski », l’accusation de la Russie d’avoir soutenu tous les péchés de l'Iran et de la Syrie. Et le fait même de la préparation et la tenue des Jeux olympiques de Sotchi est devenue la raison pour le renforcement de la propagande antirusse dans des proportions qui n'ont rien à voir avec le bon sens et la décence commune.

Selon le président russe Vladimir Poutine, l'Ukraine est devenue une limite où la compression du ressort n’est plus possible. Nous avons averti à plusieurs reprises nos collègues occidentaux sur l'inadmissibilité de basculer la situation politique fragile en Ukraine, et sur les conséquences extrêmement graves de la création du centre d'instabilité en Europe. Malgré cela, nous avons été témoins d’une ingérence flagrante dans les affaires ukrainiennes internes, le soutien d’un coup d’Etat anticonstitutionnel avec l'appui sur les forces ultranationalistes et néo-nazies.

En réponse la Russie a démontré que nous n’allions pas en aucun cas observer la mise en œuvre de l'opération de changement de régime dans le pays voisin fraternel, l’attaque ouverte aux Russes, leur langue, l'histoire, la culture et leurs droits en conformité avec les conventions européennes. Dans le même temps, nous restons toujours prêts à s'engager dans un travail conjoint honnête pour aider les Ukrainiens à surmonter la crise dans ce pays frère.

Nous avons soutenu l'accord du 21 février, bien que nous ne l’ayons pas considéré comme idéal, nous avons participé à l'élaboration de la Déclaration de Genève du 17 avril, nous avons approuvé la « feuille de route », préparée par le Président de l'OSCE, Président suisse D.Burkhalter. Tous ces documents contiennent des principes de base communs, dont la mise en œuvre devrait contribuer à la restauration de la paix en Ukraine. Il s’agit tout d’abord de la fin de la violence et le début d'un dialogue inclusif national ukrainien, qui devrait prendre en compte les intérêts légitimes de toutes les régions du pays. Nous appelons les sponsors étrangers des autorités de Kiev à user de leur influence pour assurer une cessation immédiate des opérations militaires dans le Sud-Est de l'Ukraine. Ce n’est qu’après que les autorités de Kiev pourraient procéder à la recherche des moyens d'établir le processus de négociation sur la sortie de crise.

Maintenant, parlons de la façon dont nous voyons la poursuite du développement de la situation internationale. Tout d'abord, nous sommes contre les schémas de la confrontation primaire entre la Russie et l'Occident. Pour une série de raisons, une nouvelle édition de la guerre froide est impossible dans le monde actuel. Premièrement, l'Europe ne constitue plus un centre indiscutable de la politique internationale et elle ne peut plus faire comme si les événements dans d'autres régions du monde n'avaient aucune importance. Je tiens à souligner que le Département américain de la Défense a publié un rapport quadriennal, l'accent est mis sur le fait que les États-Unis étaient considérés en premier lieu comme une puissance du Pacifique.

Deuxièmement, la crise ukrainienne n'a pas torpillé la coopération entre la Russie et d'autres pays dans la lutte contre les défis mondiaux. Un abandon de la coopération entre les principales puissances mondiales ne contribuerait pas à régler les conflits concernant la Syrie, le programme nucléaire iranien, la situation sur la péninsule coréenne et en Afghanistan, ainsi que les relations palestino-israéliennes. Il ne faut pas oublier les crises en Afrique. Nous sommes déjà venus à l'aide à l'Union européenne au Tchad et en République centrafricaine, ont travaillé ensemble contre les pirates. La Russie continuera à apporter une contribution constructive à la solution des problèmes transfrontaliers, mais ce sur la base du respect mutuel et de l'égalité en droits.

Seuls les efforts conjugués de la communauté internationale permettront d'opposer une riposte aux défis tels que le terrorisme (Obama à West Point l’a appelé une menace majeure pour la sécurité des États-Unis), la production et le trafic de stupéfiants, la prolifération des armes de destruction massive, les migrations clandestines et les changements climatiques. Couper les contacts ne serait pas bénéfique ni pour la Russie ni pour l’Occident. Il est cependant clair, que le retour à l’ancienne attitude envers la Russie, remplie de doubles standards n’est pas envisageable.

Nous espérons que la crise actuelle serait une sorte de «tempête rafraîchissant» qui permettrait de relancer les relations avec les partenaires occidentaux sur une base plus saine et honnête. Il y s'agirait probablement moins de discussions douloureuses au sujet de recherche des valeurs communes et plus de reconnaissance du droit de l'autre d'être différent, plus de volonté à construire une relation sur une base solide de l'égalité, du respect mutuel des intérêts.

Nous avons l'intention de maintenir un ordre du jour positif, en collaboration avec tous les partenaires de la région euro-atlantique. Nous croyons à la perspective évoquée par le président russe Vladimir Poutine sur l'espace économique et humanitaire commun de l'Atlantique à l'océan Pacifique, qui pourrait réunir les pays de l'UE et les États membres de l'Union économique eurasienne, ainsi que les pays situés entre ces blocs d'intégration, y compris l'Ukraine et d'autres participants du Partenariat oriental, la Turquie. Si on parvenait à fixer cet objectif stratégique, l'avancement progressif dans ce sens faciliterait en grand partie de surmonter les graves déséquilibres dans le domaine de la sécurité européenne. A cet effet - et particulièrement dans le contexte de la crise ukrainienne - demeure pertinent notre proposition de codification des engagements politiques prises à l'OSCE concernant la sécurité égale et indivisible dans la région euro-atlantique.

La Russie est fermement attachée à la philosophie de la construction d'une action collective sur la base solide du droit international, à condition que le droit international ne soit pas utilisé comme un outil pour servir les intérêts de certains participants de la communication internationale.

En tout cas, le concept de transformation de l'Occident historique dans un bastion qui gérerait l'économie mondiale et jouerait le rôle d’un policier global est une illusion très dangereuse. Dans le monde moderne la construction des «oasis de bien-être et de sécurité» clôturés des autres est tout simplement irréaliste, mais une telle tentative peut s’avérer vraiment dangereuse pour la stabilité internationale.

Nous avons proposé une autre approche: réunir les capacités et la volonté politique de tous les trois branches de la civilisation européenne afin d’assurer sa position stable dans le monde dynamique et concurrentiel. Il est évident qu’une telle coopération doit se fonder sur la base de la reconnaissance de la réalité objective, notamment la formation d'un nouveau système démocratique, polycentrique des relations internationales, en pleine conformité avec le plan initial, prévue par les pères fondateurs de la Charte des Nations Unies.

Le sens profond de la politique étrangère russe repose dans le renforcement cohérent de l’approche multivectorielle.

Il ne s'agit pas de construire des conceptions anti-américaines, anti-occidentales. La réaction de la Russie aux attaques hostiles de l'étranger montre clairement que nous n'acceptons pas les invitations à ces jeux et n'avons pas l'intention de nous impliquer dans des confrontations insensées juste pour donner aux États-Unis et à l'OTAN l'image convoité de l'ennemi. Nous sommes convaincus que sans un véritable partenariat entre les pouvoirs principaux, la gestion efficace du monde moderne est impossible.

La correction de l'histoire biaisée vers l'Ouest est une tâche bien réelle, mais nous aimerions la résoudre non en réduisant la coopération avec l’Occident, et via l'interaction croissante dans d'autres directions, en particulier dans la région Asie-Pacifique. La récente visite du Président russe en Chine est devenue une percée majeure dans l’approfondissement d'intégration de notre pays dans cette région. En général, la coopération russo-chinoise est établie comme un facteur important dans la politique mondiale, en faveur de la démocratisation des relations internationales. Nous attachons une importance particulière à l'interaction au sein du RIC (Russie-Inde-Chine), dont le fondateur était E.Primakov.

Il faudrait impliquer plus activement le potentiel de l'OCS, y compris pour faire face aux menaces suite à la situation en Afghanistan de manière conjointe.

Le prochain sommet des BRICS au Brésil vise à confirmer l'efficacité de ce groupe influent représentant un exemple de la coopération au-delà des structures régionales pour promouvoir des intérêts communs.

Dans n'importe quel scénario la Russie reste un acteur mondial majeur, ce qui suggère la poursuite d'une politique vigoureuse dans toutes les directions, y compris le développement des relations avec l'Amérique latine et l'Afrique. Mon récent voyage en Amérique latine a montré que, pour cela, il y a de bonnes possibilités. Tous les pays de la région se félicitent de l'expansion de la présence russe.

Chers collègues,

La situation dans le monde reste complexe et il est difficile de prévoir son évolution. L'avenir va surement présenter de nouvelles surprises, y compris sous la forme de facteurs qui changeront les règles du jeu. Il semble évident que le développement international n'est pas linéaire et sera associée à des risques et des possibilités supplémentaires. Nous espérons qu’un potentiel intellectuel solide du Conseil russe pour les affaires étrangères sera pleinement impliqué dans le processus d’analyse de la situation internationale actuelle et la formulation de nouvelles idées et propositions réfléchies, dont le but sera de rendre plus efficace la politique étrangère russe.

Merci pour votre attention ».

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