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"Nouveau contexte stratégique résultant des événements en Ukraine" (Commission de la Défense)

Publié par Kiergaard sur 11 Juin 2014, 11:30am

Catégories : #Géopolitique-International

"Nouveau contexte stratégique résultant des événements en Ukraine" (Commission de la Défense)

Une réunion de la Commission de la Défense de l'Assemblée Nationale s'est tenue ce matin (11 juin). Elle avait pour thème le "nouveau contexte stratégique résultant des événements en Ukraine". Les deux experts invités étaient Camille Grand et Étienne de Durand. En l'absence du troisième intervenant, Olivier Zajec, qui n'a pu se rendre à l'audition pour raisons personnelles, la réunion s'est limitée à l'exposition des points de vue relativement convergents des deux intervenants*. Cette audition, bien qu'intéressante de part les diverses références et le contenu des interventions, me conforte dans l'opinion qu'un certain conformisme dans l'analyse des relations internationales se double d'une incapacité à tenir compte des analyses faites dans les pays dont on discute pour dépasser un certain statut-quo dans la réflexion.

* Ce qui m'apparaît dommage au vu de la nécessité d'informer correctement les décideurs. 

 

Vidéo de l'intervention

 

En introduction voici quelques articles des intervenants, y compris Olivier Zajec. 

Camille Grand (twitter): Sa longue intervention dans la matinale de France Culture.

Étienne de Durand : Je renvoie à ses articles (notamment les deux premiers) publiés sur Ultima Ratio.

Olivier Zajec : Il a publié un long article au Monde Diplomatique d'avril intitulé "l'obsession antirusse" (contenu payant) et est l'auteur d'un manuel d'introduction à la géopolitique. 

 

  • Dans l'intervention de Camille Grand un point me gêne grandement. À 8:00, il déclare que les occidentaux sont pris à contrepied avec la situation ukrainienne et la Crimée, dans la mesure où "ils ont construit l'ensemble de l'architecture de sécurité collective européenne, depuis la fin de la Guerre Froide en tout cas, sur l'hypothèse d'une coopération et d'un rapprochement progressif de l'ex Union Soviétique de l'espace européen. D'une certaine manière, ce que dit Monsieur Poutine, mais là on est dans le débat politique et diplomatique, il me semble, c'est qu'il n'est pas intéressé par ce rapprochement avec l'Union Européenne avec le temps et qu'au contraire il perçoit, encore une fois c'est un jugement souverain, l'OTAN comme une menace, et l'Union Européenne comme une menace, à la fois pour son propre pouvoir mais également pour son projet d'Union Eurasiatique". Il enchaîne en reprenant la rhétorique de "la Russie impose une souveraineté limitée etc...". Il affirme également que la Russie voit l'UE comme un adversaire. 

Il me semble que s'il est bon de reconnaître que son interprétation de la pensée de Poutine est son point de vue, il serait bon de noter que son interprétation de l'architecture de sécurité collective européenne relève également d'un point de vue et que celui-ci est hautement contestable. C'est une chose de se positionner eu égard à un point de vue, une autre d'analyser des faits. La prise en considération des anciens satellites de l'URSS ne s'est pas étendue jusqu'à la Russie mais a été faite sans elle en méconnaissance des promesses de la fin de la Guerre Froide selon lesquelles l'OTAN ne s'étendraient pas à l'est. L'OTAN ce n'est pas que l'Europe, c'est également les États-Unis, et leurs actions ont pu forcer la position russe. Cette interprétation est répandue depuis longtemps, et a été rappelé récemment dans un long article de Reuters. Alors même que l'ancien responsable du dossier russe au sein du Conseil de Sécurité Nationale américain estime que "la création d'une structure sécuritaire européenne incluant la Russie, en remplacement de l'Otan, aurait certainement été plus judicieuse", il m'apparaît difficile de soutenir que l'OTAN se base sur l'hypothèse d'un rapprochement que l'intervenant semble plutôt déduire de l'expansion de l'OTAN vers l'Ouest. À titre personnel, je pense qu'on peut soutenir que les anciennes structures de l'OTAN et le rôle prépondérant qu'y joue les États-Unis ont joué un frein à la construction d'un système de sécurité collective européen qui aurait justement intégré la Russie.

La suite du discours de l'intervenant nous permet cependant de deviner que son propre rôle au sein de l'élaboration du discours officiel de l'OTAN l'amène naturellement à aborder les choses sous cet angle. Il ne s'agit pas de citer les concepts et objectifs affichés de l'OTAN pour conclure que ses actions se font en conformité avec ses objectifs. Il en va de même pour tous les acteurs. Il serait en ce cas bon de citer également le discours officiel russe sur la question, tel qu'on peut le retrouver dans le "concept de la politique extérieur de la Fédération de Russie" : 

«63. La Russie va bâtir ses relations avec l'OTAN en prenant en compte l'état de préparation de l'Alliance au partenariat égal, au respect rigoureux des principes et des normes du droit international, aux mesures réelles du mouvement vers un espace commun de paix, de sécurité et de stabilité dans la région euro-atlantique à la base des principes de confiance mutuelle, de transparence et de prédictibilité en assurant que tous ses membres tiennent les engagements qu'ils ont pris dans le cadre du Conseil OTAN-Russie de ne pas assurer leur sécurité aux dépens de celle des autres ainsi que les engagements concernant la modération militaire. La Russie garde son attitude négative envers l'élargissement de l'OTAN et l'approchement de l'infrastructure militaire de l'OTAN des frontières russes en général ainsi qu'envers les actions qui violent le principe de la sécurité égale et provoque l'apparition de nouvelles lignes de division en Europe.

64. La Russie souligne des objectives stratégiques communes avec tous les États de la région euro-atlantique, y compris avec les pays membres de l'OTAN, qui concernent le maintien de la paix et de la stabilité, la lutte contre les menaces communes à la sécurité, c'est-à-dire le terrorisme international, la prolifération des armes de destruction massive, la piraterie maritime, le trafic illicite de drogues, les catastrophes naturelles et technologiques ». 

Lorsqu'il reprend le terme de "Paix Froide", il lui donne un sens qui m'apparaît très éloigné de ce qui pouvait lui être donné dans d'autres travaux, notamment dans un article de la Fondation Robert Schuman

Il conclut, tout en se soulignant qu'il ne faut pas retomber dans un contexte et un vocabulaire de Guerre Froide, en soutenant que préserver et renforcer certaines des capacités qu'il était de bon ton de posséder pendant cette Guerre Froide lui apparait important. 

 

  • L'intervention d'Étienne de Durand est relativement limpide à écouter. La plupart des éléments développés reposent parfois sur des affirmations et des raccourcis peu sourcés mais qui s'inscrivent dans une réflexion cohérente du point de vue des travaux antérieurs de l'auteur. Un des points importants de son intervention est de faire comprendre que l'état de la "démilitarisation de l'Europe" est un obstacle au but souhaitable de pouvoir "gérer une crise et d'empêcher l'escalade, (...), et à tout le moins faire reposer le risque de l'escalade sur l'agresseur" (i.e : la Russie en somme). Cela impliquant un certain nombre de changements psychologiques (sur la conception de la guerre), stratégiques (sur la remise en place d'un certain nombre de dispositifs qui existaient pendant la Guerre Froide à une autre échelle - exercices Reforger et dépôts d'armes dans les nouveaux pays de l'OTAN) et matériels (fin du décrochage dans le domaine de la Défense, effort budgétaire). 

​La réaction des députés est également instructive... Mention spéciale à Philippe Vitel 

 

 

 

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