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Master of the Universe (Der Banker) : Les confidences d'un ancien banquier d'investissement

Publié par Kiergaard sur 17 Juin 2014, 21:53pm

Catégories : #Réflexions économiques

Arte diffuse Master of the Universe, documentaire allemand réalisé en 2013. Compte rendu et extraits clés. 

Master of the Universe (Der Banker) : Les confidences d'un ancien banquier d'investissement

Le documentaire est disponible pendant 7 jours sur cette page.

Site officiel du documentaire

Présentation : Après une vie au service de banques d’investissement allemandes, Rainer Voss, la cinquantaine, a décidé de parler. Il décortique sans fard les mécanismes du monde bancaire, qui s'est peu à peu déconnecté du monde réel. Un huis clos documentaire stupéfiant.

Synopsis : Après une vie au service de banques d’investissement allemandes, Rainer Voss, la cinquantaine, a décidé de parler. Depuis des locaux désaffectés du quartier des affaires de Francfort, il décrit par le menu le monde qu’il a fini par quitter : son ascension dans les années 1980, la libéralisation à outrance, la dérégulation et les "innovations financières" qui ont pu offrir à ceux qui en maîtrisaient les arcanes la sensation d’être les maîtres de l’univers. Les acteurs du secteur, brassant quotidiennement des millions d’euros, se sont peu à peu éloignés du monde réel, tandis que la finance se déconnectait des réalités économiques et sociales.

Avec minutie, Rainer Voss détaille la complexification et l’interconnexion croissante des affaires traitées, mais aussi la manière dont l’entreprise dévore ses employés : travailler plusieurs nuits d’affilée, ne pas parler politique ni questionner le bien-fondé des décisions, faire preuve d’une loyauté indéfectible pour son entreprise – un monde aux allures de secte, aux répercussions colossales sur l’économie mondiale. Pour le réalisateur, il a été difficile de trouver un banquier prêt à parler devant la caméra. Le résultat est un stupéfiant dialogue, à la fois démonstration à charge et confession intime.

Quelques citations extraites du documentaire, qui est photographiquement assez superbe soit-dit en passant.

  • "Gagnez vos galons sans broncher".
  • "On vous confie des tâches plus importantes, mais uniquement si vous n'éveillez pas l'attention".
  • "Ne demandez pas si c'est judicieux que l'entreprise rachète ses actions, très mauvaise idée".
  • "C'est comme à l'armée".
  • "On a vu des mecs arriver des États-Unis, et on a tous cru qu'ils pouvaient marcher sur l'eau" (lors des privatisations et de l'arrivée des banques étrangères en Allemagne).
  • "C'était le mot à la mode, innovation financière".
  • "On a mis la finance au niveau de l'économie réelle (avec les nouveaux instruments), aujourd'hui la finance est passée devant, est-ce la faute de la mondialisation ? Non. Était-ce inévitable ? Oui". 
  • "Ces nouveaux instruments (financiers) étaient une arme de domination (au sein de l'entreprise)".
  • "Aujourd'hui, dans le bac à sable (système financier), on peut tout casser".
  • "(dans le cas des SWAPS) Les clients ne savent pas ce qu'ils achètent, et ça c'est dégueulasse" (vous filmez pas là)."
  • "Les banquiers ne sont pas escrocs albanais", "les produits peuvent être utiles, mais ils peuvent être néfastes également".
  • "Des moutons de panurges, mais c'est humain, ce n'est pas de la perfidie, ni de l'escroquerie".
  • "Le chasseur de têtes touche une prime s'il déniche quelqu'un avec un haut salaire comme moi (débauchage d'une autre banque)".
  • "Pourquoi ce sont toujours des individus qui payent, c'est lié au système, les gens extérieurs surestiment le rôle que des gens comme lui (Kerviel) jouent dans le système, ce ne sont pas des dirigeants, c'est comme un chef mécanicien sur une chaîne de montage (...), ce ne sont pas des managers, ce sont des poules pondeuses (...). Il faut voir la pression qu'ils subissent (...). On ne cherche pas à savoir si un marché et porteur, ou s'il a subi des changements, on vous demande 10% de plus chaque année, peu importe la méthode".
  • "Aujourd'hui, on garde une action en moyenne 22 secondes". 
  • "Le but (des systèmes informatiques) n'est pas de négocier une valeur, mais de savoir comment le marché se positionne ou, pire encore, d'orienter le marché dans un sens ou dans un autre".
  • "On n'a pas à se soucier du monde extérieur (...), c'est une communauté fermée où on s'éloigne de plus en plus de la réalité (...) on ne se demande pas si ce qu'on fait a des répercussions sur la marche du monde".
  • "Cette rupture avec la société est quasiment institutionnalisée, dans un dîner on ne peut pas parler de son travail (...) on a quasiment plus de centres d'intérêts communs avec ses amis" (qui gagnent moins).
  • "Je pensais qu''il n'y avait pas de problèmes avec mon travail, mais que j'avais besoin d'autres relations (...)".
  • "Prendre un congé paternité, c'était ne plus se sentir à la hauteur de ses aspirations professionnelles (...), c'est comme un virus qui vous prend".
  • "À l'époque on ne pensait pas comme aujourd'hui, les états avait la possibilité de lever des fonds, de trouver des fonds à l'étranger, on a donc profiter de cette possibilité, mais les États paraissaient fiables, personne ne doutait de la solvabilité. C'était avant l'euro (...)". 
  • "Avant il y avait 4 roues d'engrenage, maintenant (des milliers)"
  • "À force de vouloir augmenter les rendements, on risque, non pas de faire basculer le milieu  financier dans l'illégalité, mais de l'orienter vers l'illégalité".
  • "Il est pratiquement impossible d'être sûr dans ce type d'activités, on est obligé de se dire "je prends une décision dans l'incertitude, si ça dérape on essayera de se rattraper. Je le fais à mes risques et périls, personne (individuellement) ne comprend la comptabilité de la Deutsche Bank (...), donc je suis réservé sur la transparence, on en demande là où c'est impossible".
  • "Les banques sont prêtes à toute éventualité, même si une bombe atomique tombe sur Francfort, il y a un plan B, mais pour les crises financières, il n'y a pas de plan B".
  • "Ces (les grandes affaires financières) affaires ne sont jamais liees un seul établissement, le secteur est trop interconnecté" (la manière dont il détaille comment un effet de mimétisme amène les banques à se copier les unes les autres sur des produits dont leurs propres employés doutent de la fiabilité est intéressante).
  • "En Grèce, il fallait empêcher à tout prix, à tout prix, une faillite de l'état, c'était la priorité, les emprunts grecs peuvent être régis selon deux systèmes bien distincts : le droit international, en général en anglais, ou le droit grec. La différence est la suivante : selon la législation grecque, l'état peut décrêter que sur les 10 000 euros que vous avez prêté, vous n'en récupérerez que 4 000, c'est déjà arrivé. Selon le droit anglais, les créanciers doivent se réunir en assemblée pour décider si une transaction est autorisée ou pas. Autrement dit, si je suis un fonds d'investissement et que sur un emprunt de 100 millions j'en rachète 75 millions, je dispose d'une majorité qualifiée, je peux dire aux grecs, où vous nous donner l'argent, où on vous laisse couler et automatiquement vous serez en faillite. C'est comme ça qu'ils opèrent, ils essayent vraiment de vous pousser à bout, ils tentent par tous les moyens de vous imposer leur droit, jusqu'à ce que vous disiez, se trimbaler une sangsus à cause de ces 20 millions de merde. Alors vous payez et ils ont gagné. C'est la méthode qui a été employée pour les emprunts grecs, Il y a eu des rachats d'emprunts selon le droit international, il suffit de consulter une liste (...). Maintenant le droit grec vous oubliez, il y a peut être 50-70-100% des contrats conclus en droit anglais, ensuite vous regardez combien d'argent vous avez et comment les autres sont positionnés. Admettons que la proportion soit de 30% et pas de 100, et que sur un emprunt de 100 millions, vous vouliez en racheter 75 millions pour obtenir 75% des droits de vote, vous n'avez qu'à racheter 75% des 30 millions, autrement dit vous payez vos droits de vote 23 millions sur un emprunt de 100 millions, vous êtes gagnant, vous payez 23 millions pour obliger l'état à rembourser 100 millions, ça vaut le coup. (...) Voilà comment on procède, c'était une entreprise tout à fait courante, il n'y a pas qu'une entreprise qui l'a fait".
  • "Les sommes en jeu sont si importantes, qu'on peut attaquer les pays, on voit comment l'UE réagit, pour prendre une image, on fendillle la glace, puis on passe au 2ème plus petit pays, le Portugal. Il y a des gens qui ont intérêt à ce que l'euro s'effondre, car ils ont peuvent en tirer d'énormes profits. Et puis il y a sûrement des gens qui ont un intérêt politique à ce que l'euro s'écroule (...) On cherche le point le plus faible, on tape dessus et l'ensemble craque.
  • Je reviens justement d'Espagne, c'est très dur, très dur (...) "Le pays se désagrège un peu plus à chaque fois".
  • "En ce qui concerne les États, la crise immobilière repose sur l'endettement des ménages, pas de l'endettement public, idem pour les Pays-Bas, mais personne ne veut en parler". 
  • "Le prochain sur la liste : la France, la France. Elle est confrontée à un grand problème économique, je ne suis pas contre l'impôt, mais sa politique fiscale est complètement folle, la France est menacée, après c'est fini, terminé, Game Over, c'est pour ça qu'on essaye desespérément de contenir la crise en Italie et en Espagne. Si la France coûle, le montant de la dette sera tel que personne, pas même la BCE ne pourra y faire face, sinon ça nous explosera à la figure".
  • "Dans ce métier, personne ne va jusqu'à la retraite".
  • "J'avais un chef qui disait que chaque année, il saquait 10% de son personnel, on savait donc qu'on en avait pour 10 ans au maximum, (...), c'est une méthode de management".
  • "Il faut beaucoup de temps pour avoir un regard objectif sur tout ça, chez la plupart des gens, y compris chez ceux qui ont perdu leur emploi, la priorité c'est de retrouver le même travail, ils ne se disent pas qu'ils ont peut être d'autres rêves, ils suivent la voie qui leur est familière". 
  • "Ils sont tellement conditionnés qu'il leur est impossible de se projeter en dehors du système".
  • (Sur une publicité de Commerzbank de 2012) "Je ne crois pas que les choses changeront à l'intérieur de ce système. On regarde les politiques et les régulateurs mais chacun saît très bien ce qu'on attend de lui, mais ne le fait pas, on publie des annonces, ou des communiqués sur la responsabilité sociale de l'entreprise". 
  • "C'est bien qu'on prenne des mesures, ce qu'on a entrepris est judicieux, mais ces mesures n'atteindront pas leurs objectifs, on fait passer une loi en 6 mois, en 6 mois on décide d'allouer 150 milliards au sauvetage des banques, mais pour changer les mentalités il faut des années, aucun politique ne s'y aventure"
  • "Les marchés n'existent pas, on fait comme si c'était des forces divines qui s'abattent sur nous, or ce sont les hommes qui décident, quand on leur dit d'arrêter, ils arrêtent, il faut le faire de façon approprié"
  • "Il faut un choc extérieur, une intervention politique ou une autre crise, ou des extrémistes capables de nous convaincre du bien fondé d'un nouveau modèle économique".
  • "Est ce que le choc était assez fort ?
    - Non, il faut être naïf pour croire que les banques apprennent de leurs erreurs, les investisseurs n'apprennent rien. Ils replongent avec délectation.

     

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