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"Le défaut rédhibitoire de Petro Porochenko" (Nicolaï N. Petro)

Publié par Kiergaard sur 17 Juin 2014, 11:43am

Catégories : #Géopolitique-International

Il est intéressant de mettre en parallèle l'article ci-dessous rapporté avec une déclaration de Ban Ki Moon ce matin qui déclarait que l'incapacité à prendre en compte les droits des citoyens avait constitué un terreau fertile pour l'extrémisme en Irak. C'est en substance ce que Nicolaï N. Petro, professeur de Sciences Politiques à l'Université de Rhode Island et ancien assistant spécial de George Bush père chargé des politiques vis à vis de l'Union Soviétique, soutient après un séjour d'un an à Odessa dans le cadre d'activités de la fondation américain Fulbright. 

"Le défaut rédhibitoire de Petro Porochenko" (Nicolaï N. Petro)

Source : The National Interest

 

Tout d'abord, l'auteur souligne que les acteurs du conflit ukrainien, les pro-Maïdan, les séparatistes etc..., ont tous, à un moment donné, tenté d'affaiblir l'autorité et de mettre en cause la légitimité du gouvernement lorsque cela fut dans leurs intérêts. L'auteur met en parallèle le comportement des autorités régionales et des insurgés à l'ouest du pays en janvier (absence de reconnaissance du gouvernement de Ianoukovitch, troubles avec les agents du pouvoir, déclaration d'indépendance, serment d'allégeance à des autorités "élues" etc...) avec le comportemen des autorités régionales et des insurgés à l'est actuellement.

Concernant la Crimée, l'auteur soutient qu'en février les autorités régionales de l'est et de la Crimée ont d'abord tenté de reprendre une partie de leur autonomie, abandonnée jusqu'alors à Kiev, le temps que des autorités légitimes arrivent au pouvoir. Devant le refus des autorités centrales d'organiser des référendums autonomistes et sa tentative de remplacer les élites locales, un processus plus durs s'est engagé, conduisant à une déclaration d'indépendance du Parlement de Crimée qui s'est traduit au final par un rattachement à la Russie. La même logique fut à l'oeuvre dans le Donbass, après que le gouvernement ait ignoré les demandes des autorités de l'est de désarmer les milices et de garantir le statut de la langue russe d'après l'auteur. 

L'auteur souligne que les combats actuels auraient pu être évités si lors des premières occupations de bâtiments et des premières manifestations dans l'est, le gouvernement avait renoué le dialogue, au lieu de cela, il a répondu par une opération anti-terroriste "qui a produit des flux de réfugiés mais peu de succès". Alors même que le président élu Porochenko a affirmé que sa première visite serait pour le Donbass, le gouverneur de la région, Taruta, lui a déconseillé pour sa propre sécurité. 

L'auteur en vient au discours d'inauguration de Porochenko et à sa "feuille de route" pour la paix. Selon l'auteur, elle souffre d'un énorme défaut, celle d'ignorer ce qu'il appelle "l'Autre Ukraine" à savoir les 8 régions de l'est. Porochenko parlerait toujours pour dire aux manifestants de Maïdan, de l'ouest et du Centre de l'Ukraine, mais également aux pays occidentaux, ce qu'ils veulent entendre, à savoir que tous les problèmes viennent de la Russie, que les ukrainiens de l'est et du sud sont dupes de la propagande russe et que l'armée va finir de ratisser rapidement les dernières nids de terroristes, après quoi le pays vivra uni et prospère.

Ces "fictions de réconfort" ne résistent pas à l'analyse. Des équipements et des hommes traversent la frontière russe, mais la majorité des insurgés sont des locaux, mal formés, mal équipés, avec lesquels l'armée ukrainienne a du mal à traiter et communiquer. Ainsi que le rapportait un paramilitaire nationaliste ukrainien parti combattre dans l'est dans un article du Sunday Times cité par l'auteur : "Nous sommes derrière les lignes ennemies ici, tout le monde est contre nous, la police, l'armée, les gens, nous ne faisons confiance à personne ici". 

Si l'auteur reconnaît à Porochenko la volonté de défendre les frontières, il s'interroge sur sa volonté pour se battre pour la loyauté des gens qui vivent dans les régions qui vivent l'opération antiterroriste et au delà. "Dès le premier jour, les militants de l'Autre Ukraine ont clairement exigés deux choses". Premièrement, des garanties constitutionnelles pour leur culture, leur langue et leur religion. Deuxièmement, une autonomie régionale, qu'ils appellent souvent fédéralisme, de sorte que quelques soient les bouleversements politiques à venir, leurs droits ne seront pas niés. En une phrase "limiter l'impact du prochain Maïdan. Ce point est crucial, car les deux derniers Maïdans ont renversé des gouvernements que les habitants de l'Autre Ukraine avaient légitimement élus". Or dans son discours inaugural, Porochenko a répondu à ses demandes de la manière suivante : l'ukrainien comme seule langue officielle sur la base d'une interprétation stricte de l'article 10 de la Constitution ukrainienne, en contradiction avec les habitudes sociales de la majorité des ukrainiens, une interprétation erronée des revendications fédéralistes des habitants de l'est auquelle il répond par une décentralisation administrative et économique "philosophiquement incompatible" avec un état ukrainien ultra-centralisé. Cela donne un mauvais signal à l'est et au sud. Si la crainte du gouvernement central qu'une autonomie élargie donnerait aux régions le pouvoir de se séparer du pays est compréhensible, ce n'est pas l'usage de la force qui ressoudera des liens qui sont de plus en plus irrémédiablement brisés. 

S'interrogeant sur les objectifs de l'opération militaire en cours, l'auteur se demande pourquoi Porochenko continue à estimer qu'il ne négociera qu'avec des citoyens pacifiques qui doivent être élus, alors que les représentants actuels ont été justement "élus". À ce titre, l'auteur souligne que la plupart de ces représentants ont déjà participé à des tables rondes avec des représentants de l'OSCE. En insistant sur de nouvelles élections, Porochenko semble mettre les négociations entre paranthèses jusqu'à ce qu'il obtienne sa victoire militaire. Si ce succès militaire était possible, il serait très coûteux et impliquerait un renouvellement complet des élites administrative et politique. Or, ce serait l'oligarque Kolomoisky qui tiendrait la côte pour prendre le contrôle du Donbass après qu'il soit pacifié.

De plus "une telle victoire reviendrait à priver l'Autre Ukraine d'une voix politique efficace. Elle deviendrait un territoire occupé. La résistance populaire serait poussée à la clandestinité, engendrant une sous-culture de ressentiment contre les "occupants" qui hanterait la politique ukrainienne pour les décennies à venir. L'objectif devrait être de changer d'attitude envers l'Autre Ukraine de la part de Kiev. En augmentant les pertes civiles et en conduisant à des milliers de réfugiés, la campagne ne fait que créer plus d'hostilité envers le reste de l'Ukraine" dans la région. 

L'auteur suggère ensuite un cessez-le-feu, négocié et contrôlé, ainsi que la tenue de négociations sur la délégation de pouvoirs aux autorités locales avec tous ceux qui reconnaissent l'intégrité territoriale de l'Ukraine. "Il ne faut pas d'autres conditions préalables". Une fois un cadre convenu, Kiev doit déléguer la responsabilité de la sécurité dans ces régions aux autorités locales et retirer ses troupes en faisant confiance aux souhaits de la population locale de rester en Ukraine. 

L'auteur n'aborde pas les rôles de la Russie et de l'Occident. "C'est parce que les deux sont des acteurs marginaux dans ce drame. La crise en Ukraine a toujours été, par excellence, une querelle familiale entre deux visions de l'identité ukrainienne. En fin de compte, la Russie ne peut pas plus diviser une Ukraine unie, que l'Occident ne peut garder unie une Ukraine divisée. Trouver un terrain d'entente pour préserver l'unité nationale est une tâche que les ukrainiens auront à remplir par eux-mêmes".

 


 

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