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Ukraine : La "désescalade" dans l'impasse des intérêts politiques

Publié par Kiergaard sur 1 Mai 2014, 18:57pm

Catégories : #Géopolitique-International

L'un des candidats à la présidence de la Commission Européenne déclarait en substance que la diplomatie l'emporterait lorsque les parties se trouveraient devant des intérêts communs. Au vu des enjeux, présents et potentiels en jeu, la situation n'est pas prête d'arriver...

Ukraine  : La "désescalade" dans l'impasse des intérêts politiques

L'un des problèmes posés par la structuration du système de sécurité collective du monde post-soviétique, tout simplement du théatre diplomatique mondiale, est qu'elle est héritée de la période de Guerre Froide. Elle n'a pas été dépassée, autrement que par des avancées cosmétiques. La logique de bloc fonctionne toujours, que ce soit dans les actes et dans la communication. Ce qui se justifiait pendant la Guerre Froide aurait normalemen du cesser après la chute de l'URSS. Il n'en a rien été. L'absence de lieux de dialogue permanent favorisant la prévention des éventuelles frictions, la recherche d'intérêts communs et, le cas échéant, de solutions diplomatiques à d'éventuels conflits ouvre la voie à l'expression la plus débridée des intérêts politiques, économiques et géopolitiques les plus égoïstes à chaque évènement problématique. La permanence de structures comme l'OTAN ne contribuent pas à remédier à cette situation, et participe même du retour de vieux réflexes idéologiques quand il s'agit de la Russie. Plus inquiétant, l'ensemble de cette situation ne fait que nourrir une réaction similaire du côté russe, confortant l'un et l'autre camp dans leur attitude et laissant les tensions quasiment insolubles. Il en va de même pour la récente crise ukrainienne comme le montre l'analyse comparée des intérêts de chacune des parties (UE-Russie-Ukraine-États-Unis)

 

  • Ainsi, on peut considérer que d'un point de vue géopolitique, les États-Unis ont intérêt à faire prévaloir leur intérêt à isoler la Russie sur celui d'une "désescalade". Il en va de même pour l'UE, de manière moins directe, puisque cela légitime d'autant sa politique d'ouverture à l'est. 
  • On ne peut guère nier l'implication, directe et indirecte, de la Russie et des services russes dans l'est ukrainien (de la même manière qu'on pourrait montrer le rôle des occidentaux dans le déroulement de la crise de Maïdan). Néanmoins, face à cette implication, aisément justifiable auprès de l'opinion russe. L'absence de lieu de discussion laisse ouverte la voie de la rhétorique de la "guerre". Côté ukrainien c'est un moyen d'exciter la population à l'unité. Côté européen c'est l'occasion de se faire le hérault, théorique, de la paix et des valeurs démocratiques (en occultant les erreurs commises dans les négociations avec l'Ukraine). Côté américain c'est l'occasion de pousser ses pions en termes de coopération militaire à travers l'OTAN. Côté russe, il y a une volonté de révéler la faiblesse du gouvernement ukrainien, mais dont la traduction est relativement mesurée. (On connaît les réactions américaines quand leurs intérêts nationaux sont potentiellement menacés (embargo Cuba, embargo Iran etc...))
  • Sur les enjeux énergétiques, la quête d'une solution avec la Russie est peut-être souhaitée par l'UE, l'Ukraine et la Russie. Mais la Russie et l'Ukraine n'ont aucun intérêt à céder dans le contexte de confrontation actuelle. L'Ukraine pour donner une impression de fermeté et grâce au support diplomatique des États-Unis. La Russie pour rester cohérente. Même l'UE tire profit de cette crise pour justifier une "CECA de l'énergie" (ministre polonais). L'influence des milieux d'affaires pro gaz de schiste aux États-Unis et en Europe augmente également les chances d'un blocage dans les discussions. Néanmoins, l'équilibre des intérêts est plus proche que dans d'autres domaines. 
  • L'utilisation abusive des médias comme instrument de communication ouvre la voie à deux écueils très contreproductifs. La confusion entre la narrative destiné au public "national" et la communication diplomatique internationale. Celle-ci est naturellement source de frictions et ouvre la voie à un approfondissement des divergences lorsque les dialogues s'opèrent. Conséquence logique, et alors que la crise est localisée en Ukraine, la communication au niveau local alimente plus les tensions que la réalité du terrain. Les accusations de propagande se multiplient. Chacun peut y trouver son compte pour appuyer sa rhétorique. Double standard côté russe, médias sous la coupe du Kremlin côté occidentaux. Les termes "d'embrigadement" ont été prononcé par les responsables ukrainiens pour qualifier l'impact des médias russes sur les civils ukrainiens. La rhétorique de certains responsables américains visant à faire de la Russie un état-paria (sur le modèle iranien) ne peut que susciter une réaction côté russe.
  • Sur le plan commercial, un approfondissement de la crise met en difficulté la Russie, mais les conséquences potentielles sur l'UE et sur l'économie mondiale suscitent un léger choc. Suffisant pour que la machine à accélérer les accords commerciaux se mettent en route. Il a été soutenu qu'il fallait accélérer la signature du TPP et du TTIP en raison de cette crise. Le président Obama y voit même un avantage de politique intérieur. Si le Congrès bloquait ou retardait les négociations (ou la future signature) du TTIP, il serait accusé de faire le jeu de la Russie en affaiblissant l'axe transatlantique. 
  • Concernant l'accord de Genève, il s'agit de la traduction exacte des écueils que j'ai évoqué ci-dessus. On dirait qu'il a été adopté pour servir de fondement à des condamnations ultérieures et alimenter les rhétoriques dures dans les médias et justifier les futures sanctions contre la Russie, où une dramatisation de la situation réelle du pays côté russe. Le rôle donné à l'OSCE, bien que logiquement, était voué à l'échec en ce que la Russie, bien qu'y étant représenté, a été relativement mise en minorité et que l'OSCE fait autant office de lieu de contact, que de lieu de lutte d'influence où les rapports de force politique ne favorisent pas un dialogue apaisé (en témoigne la proposition de suspension des droits de vote de la Russie). Cela s'est traduit de manière criante, et dramatique, par l'enlèvement (dans des circonstances relativement troubles) d'observateurs militaires de l'organisation par des séparatistes à Slaviansk. Preuve que la Russie n'a pas un contrôle direct sur les séparatistes (la Russie est également atteinte par cet enlèvement en temps que membre de l'OSCE, mais tire néanmoins un certain avantage stratégique de la situation, en ce que la faiblesse du gouvernement ukrainien est révélée. Il ne reste plus qu'aux responsables à dénoncer la "barbarie" des "terroristes" qui "ont perdu toute humanité" et à se lancer dans des réformes drastiques autant qu'irréflécies de l'appareil militaro-sécuritaire pour espérer inverser la tendance). Le fait que la chancelière Merkel demande "l'aide" de la Russie en est une preuve tangible. La Russie ne dispose que de moyens de pression indirects sur ces séparatistes. 
  • Un dernier point. L'habile communication des deux "camps" à coup de rhétorique de guerre, de dénonciation de doubles standards et de jeu géopolitique ou encore de propagande est un jeu à somme nulle. Chaque opinion publique supporte relativement fortement les décisions prises par son bord et véhiculé ensuite par les médias. En témoigne le fort soutien de la population russe concernant les décisions de Vladimir Poutine, ou le relatif support aux sanctions occidentales contre la Russie. Cette tension se répercute en Ukraine et ne fait qu'attiser les tensions.

À titre personnel, je pense que nul ne souhaite que la situation ne dégénère trop fortement, mais je pense également que personne ne veut actuellement que la situation s'apaise pour autant, contrairement à la volonté affichée publiquement (à destination de la communauté internationale pour la Russie, à destination du public national pour les occidentaux). Le cadre institutionnel n'est pas adéquat pour traiter de ce genre de situation. Encore une occasion perdue de faire en sorte que les deux anciens blocs se "parlent" au profit d'une résurgence des vieux réflexes... 

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