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Libye : L'ancien général Haftar, allié de la CIA, fait la chasse aux islamistes dans l'est

Publié par Kiergaard sur 19 Mai 2014, 17:20pm

Catégories : #Géopolitique-International

Qui est Khalifa Haftar, l'ancien général qui rallie des soldats libyens pour mener seul la chasse aux islamistes dans l'est libyen ? Après les polémiques sur une base américaine en Tunisie et le fiasco du camp d'entrainement, pris par Al-Qaïda, où des américains devaient former des commandos libyens, on peut se demander si les américains n'ont pas sous-traité la lutte contre les éléments terroristes à leur ancien protégé face à l'inertie des autorités libyennes*. 

* Sur cette inertie je renvoie à un article au bas de l'article pour en comprendre certains des ressorts

Libye : L'ancien général Haftar, allié de la CIA, fait la chasse aux islamistes dans l'est

En guise de contextualisation, voici une dépêche AFP sur la situation en Libye (je recommande également la lecture de cet entretien mené par RFI avec Bara Mikaïl, directeur de recherche à la FRIDE et intitulé "Libye : «Ce que fait Khalifa Haftar s'apparente à un coup d'état»" :

  • « "La Libye s'enfonce davantage dans l'anarchie après l'attaque du Parlement à Tripoli par un groupe armé et l'offensive lancée par le chef d'une force para-militaire contre les groupes radicaux dans l'Est.
    (...) Ces milices dominées par les islamistes font la loi dans le pays depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en octobre 2011, les autorités de transition ne parvenant pas à former une armée et une police disciplinées.
  • Les anciens commandants, officiers ou soldats de l'armée sous Mouammar Kadhafi, bien que certains aient participé à la révolte l'ayant renversé, ont été marginalisés ou écartés par les nouvelles autorités. Vendredi, l'un de ses généraux à la retraite Khalifa Haftar a lancé à Benghazi (est) une opération baptisée "Dignité" contre des groupes islamistes lourdement armés ayant fait de cette ville leur fief: bilan, 79 morts et 141 blessés. Plusieurs officiers de la région orientale, y compris des forces aériennes, ont rejoint M. Haftar, en menant des raids aériens contre les bases de ces groupes radicaux.
  • En parallèle, de puissantes milices de la région de Zenten (ouest), qui contrôlent le sud de Tripoli, ont lancé dimanche une attaque contre le Congrès général national (CGN, Parlement), la plus haute autorité politique et législative du pays, contestée depuis sa décision de prolonger unilatéralement son mandat. Signe de l'impuissance du gouvernement à agir, il s'est contenté de condamner une "tentative de coup d'Etat" conduite par Haftar, et a dénoncé le recours par les milices de Zentanis "aux armes pour exprimer des opinions politiques". Les Zentanis, considérés comme le bras armé du courant libéral en Libye, réclament la dissolution du CGN, dominé par les islamistes, Frères musulmans et radicaux." » (AFP via El Watan)

Qui est donc ce général Khalifa Haftar. Un article du Figaro de novembre 2011 est très éclairant à ce sujet : 

  • « La cooptation du général Khalifa Haftar, ancien exilé aux États-Unis, au poste de chef d'état-major de l'armée libyenne a ravivé la tension entre l'armée régulière et les divers groupes armés islamistes issus de la guerre contre Kadhafi. 
  • « Le chef d'état-major doit être un des révolutionnaires qui ont combattu sur le champ de bataille» a déclaré Abdallah Naker, qui se présente comme le «chef du conseil des révolutionnaires de Tripoli». Ses hommes ont fait une démonstration de force, défilant hier dans les rues de la capitale libyenne. À leur suite, le chef du «conseil militaire de Tripoli» Abdelhakim Belhaj, réclame «des postes précis» dans le prochain de gouvernement de transition, qui doit être nommé demain en même temps que la direction de l'armée nationale. Le ministère de la Défense pourrait en faire partie. Trois mois après la chute de Tripoli, les nouveaux dirigeants n'ont toujours pas réussi à unifier les dizaines de groupes armés qui refusent de se placer sous le commandement de l'armée régulière. Jeudi, 150 officiers de haut rang réunis à Benghazi, à l'est, ont tenté de reprendre l'initiative en «élisant» le général Haftar.
  • Son profil a tout pour déplaire aux islamistes. Depuis vingt ans, Khalifa Haftar vivait à… Langley, Virginia, près du siège de la CIA. Pas par hasard. Cet ex-général de l'armée de Kadhafi, fait prisonnier en 1987 par les Tchadiens au cours de la bataille de Ouadi-Doum, puis «retourné» par les États-Unis, fut dans les années 1980 le chef de la «Force Haftar» basée au Tchad. Constitué des quelque 2 000 Libyens capturés avec leur chef, ce groupe équipé par Washington était destiné à envahir la Libye pour renverser Kadhafi. Mais la Force Haftar dut être exfiltrée en urgence en 1990, à l'arrivée au pouvoir à N'Djamena d'Idriss Déby. Le nouvel homme fort tchadien était soumis à de fortes pressions de Kadhafi pour livrer le général renégat. Les États-Unis organisèrent un pont aérien, avec escales au Nigeria et au Zaïre. Le retour de Khalifa Haftar en Libye, courant mars, ne manqua pas de susciter les commentaires. Considéré comme «l'homme des Américains», on ne lui prédisait pas un grand avenir. Il a officiellement rejoint le général Younès, assassiné depuis lors, à la tête des forces rebelles.
  • En le nommant unilatéralement, les généraux défient les islamistes. Haftar réussira-t-il à intégrer les révolutionnaires ? Ces derniers seront-ils versés dans un corps spécial, semblable aux Gardiens de la révolution en Iran ? Toutes les options restent ouvertes, estime Patrick Haimzadeh, ancien diplomate français en poste à Tripoli. Derrière l'offensive des militaires se profilent d'autres rivalités : entre l'est et l'ouest de la Libye, mais aussi entre les États-Unis et le Qatar. Washington verrait sans déplaisir une ancienne recrue de la CIA diriger l'armée libyenne, qui adopterait probablement des méthodes et du matériel américain, estime Haimzadeh. Sans parler de l'influence politique. Le Qatar, de l'autre côté, soutient des groupes «révolutionnaires» par affinité religieuse et dans le but d'étendre son rayonnement dans la région».

 

On peut néanmoins donner plusieurs éléments supplémentaires sur le personnage et ses rapports avec les États-Unis et la CIA :

  • En mars 2011, son porte-parole a déclaré qu'il prenait le commandement des forces rebelles, ce qui a été démenti par le Conseil National de Transition qui lui a préféré le général Abdelfattah Younès. Younès a ensuite été congédié, officiellement en raison de doutes sur sa relation avec le gouvernement libyen. Il a ensuite été assassiné dans des circonstances troubles en juillet 2011 avec deux de ses collaborateurs, après avoir convoqué des rebelles à Benghazi à comparaître dans le cadre d'une enquête judiciaire. 
  • Présentée comme un coup dur pour le camp occidental, sa mort avait néanmoins permis de placer "l'homme des américains" à la tête de l'armée de libération nationale. 
  • Lorsqu'il était allé en Libye, à la mi-février, il semblait au courant que Khaddafi pourrait utiliser la force contre les manifestants et avait décidé, "par rancune personnelle" (d'après des proches) d'apporter son expérience personnelle aux rebelles. 
  • Le magazine Business Insider s'interroge néanmoins sur le personnage en avril 2011, allant même jusqu'à émettre l'hypothèse qu'il est un homme de la CIA. "Tout comme des personnalités comme Ahmed Chalabi ont été cultivées pour un Irak post-Saddam, Haftar a peut-être joué un rôle similaire comme le renseignement américain se préparait pour une occasion en Libye. Nous devons nous demander dans quelle mesure le soulèvement libyen est une bataille de procuration, avec les États-Unis beaucoup plus impliqués qu'ils veulent bien l'admettre. Certes, Kadhafi a été sur la liste "à supprimer" depuis longtemps. Mais après un semblant de rapprochement, il redevint un irritant majeur au cours des dernières années" (L'article cite ensuite des considérations énergétiques). 
    L'auteur de l'article poursuit en soulignant que les alliés sont aspirés vers une intervention directe forte en Libye (zone aérienne, fourniture d'armes aux rebelles libyens etc...). Il souligne que cette intervention s'inscrit dans une longue histoire secrète des États-Unis qui veulent depuis longtemps à se débarrasser de Khadafi. Cette mission a commencé sous la présidence de Ronald Reagan... 
  • Les liaisons entre Haftar et la CIA sont anciennes comme le rappelle l'auteur Ed Maloney sur son blog.  Il cite principalement cet extrait d'un rapport du Council of Foreign Relations.
    "
    The leading opposition group appears to be the Libyan National Salvation Front*, founded in 1981 and led by Muhammad al-Muqaryif, and its military wing, the Libyan National Army, led by former Libyan army colonel Abd al-Ghassim Khaflifa Haftar. Col. Haftar was captured in March 1987 during the Chad fighting and renounced by Qadhafi, which prompted Haftar to join the LNSF opposition and begin preparing an army to march on Libya. LNSF is in exile with many of its members in the United States; according to some sources, the United States provides money and training for the LNSF. (See al-Shira of Beirut, August 16, 1993, reprinted in FBIS, August 23, 1993, and The Middle East, June 1992). Some sources attribute the anti-government uprising in March 1996, to Haftar's forces". (Source)
    * Sur le LNSF, la CIA était au courant de l'opération, informés par les services soudanais. Même si Reagan aurait refusé une action sous couverture pour renverser directement Khadafi, le directeur de la CIA aurait déclaré que "des libyens étaient prêts à mourir pour renverser ce salaud" (source , p. 85). 
    - La CIA a ensuite tenté à plusieurs reprises de jouer sur le LNSF à partir du Tchad (ou le leader dans les années 80 avait été placé par la CIA et la France). Cependant en 1990, la France, "probablement lassée des politiques génocidaires" de Habré, l'a fait remplacer. Dans le même temps, George Bush accordait moins d'attention à l'affaire libyenne, d'après Business Insider. Les "rebelles du LNSF" furent donc exfiltrés.
    - Le New York Times, n'hésite pas à titrer en 1991, que "350 libyens entrainés pour faire chuter Khadafi arrivent en Libye". On apprendra dans cet article que la CIA a fourni formation, argent et armes à ces libyens et que devant le peu de résultat de l'opération que Washington avait fait pression pour le Congrès pour que des fonds soient débloqués à titre d'aide humanitaire mais qu'au final les fonds étaient destinés à faire accepter l'exil de ces libyens au Kenya... Devant l'échec, ils furent finalement exfiltrés aux États-Unis où Haftar vivait depuis 20 ans... Cependant, il semble avoir utilisé son influence pour provoquer de nouveaux soulèvements en Libye en 1996, jusqu'à son retour en 2011. 
  • Ed Maloney conclut son article en soulignant que, l'échec de l'opération de 1996 avait conduit à la mort de 1 200 prisonniers d'une prison (tués par l'armée libyenne) et que c'est l'arrestation d'un avocat représentant les familles des victimes qui avait rouvert les plaies en 2011... ("coïncidence ou pas"). 
  • Business Insider conclut  : "As usual, the back story is complex. Valuable strategic resources abound. There are no good guys. And, as usual, the reporting that commands most of our attention just isn’t very good at helping us understand what is really going on."
     

Parmi les autres points à mentionner concernant la Libye je renvoie à plusieurs articles : 

 

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