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Les anciennes relations destructrices des "leaders" de l'opposition

Publié par Kiergaard sur 24 Février 2014, 15:27pm

Catégories : #Géopolitique-International

Les anciennes relations destructrices des "leaders" de l'opposition

Les leaders de l'opposition ont obtenu les principaux leviers du pouvoir grâce à une alliance de circonstances habilement orchestrée, maintenue en ayant subtilement utilisé les ressources à disposition (mécontentement populaire, sentiment de trahison sur l'orientation européenne renforcée par un incroyable ratissage associatif pro-UE en octobre-novembre dernier, force des milices d'extrême-droite et partis nationalistes qui organisèrent l'auto-défense de Maidan dès les premiers jours de la contestation, contacts internationaux, détournement à des fins de politique interne de la question d'un rapprochement économique avec l'UE...). Désormais, il va falloir que ces leaders s'exposent sans se détruire pour préserver a minima les aspirations nombreuses du peuple ukrainien. Au vu des antécédents de ces leaders on peut être particulièrement sceptique... Voyons ce que Wikileaks peut nous apprendre sur le sujet.

 

[En guise d'introduction, cet article qui présente Ioulia Timochenko, mais également les risques qu'elle risque de faire peser sur le processus (à supposer qu'on puisse parler de processus) en cours en Ukraine]

  1. Dès 2008, un câble diplomatique qualifiait Arseni Iatseniouk de leader d'avenir, dont il était attendu de lui (s'il accédait au poste de Premier Ministre ou de Président) qu'il soit "un leader pragmatique et tourné vers l'avant avec un fort accent sur les questions économiques". C'est un document très synthétique sur sa carrière et son rôle en Ukraine à l'époque, une très bonne introduction à compléter par les développements ultérieurs.
     
  2. Dans un câble diplomatique du 10 mars 2009 qui retrace une rencontre entre Iatseniouk (alors probable candidat à la présidentielle (de 2010) que les sondages plaçaient juste derrière Timochenko) et l'ambassadeur américain en Ukraine, beaucoup d'éléments sont à souligner (extraits du câble) :
    [À cette époque les sondages d'opinion le plaçaient proche de Timochenko qui a ensuite, le rapport de force avait ensuite évoluer pour laisser la place à un scrutin serré entre Ianoukovitch et Timochenko]
    - "Il a parlé franchement de difficultés de dotation, et dit qu'il était ouvert à l'appui du «n'importe qui.
    "
    - "Il a dit qu'il souhaitait vivement employer un consultant de la campagne d'Obama et espérait déployer des messages d'espoir et changement générationnel".
    - Il n'a pas "d'amis" parmi les responsables politiques, seulement des "ennemis et des rivaux".
    - "Iatseniouk estime que Timochenko (alors Premier Ministre) est en quête du pouvoir par dessus tout, il n'a pas confiance en elle. Il a affirmé que Timochenko voudrait imiter la structure "verticale du pouvoir" de Vladimir Poutine en Ukraine. Il a qualifié Timochenko de "politicienne dure" [...]. Alors que sa base faiblit, elle "rêve" d'élections présidentielles et législatives anticipées."
    - Il a déclaré que Timochenko était experte pour "détruire" ses rivaux politiques. Il était conscient que la campagne politique "tournerait mal" et qu'il craignait que Timochenko, Iouchtchenko et Ianoukovitch se liguent pour le détruire politiquement. Il a souligné que les éléments de langages des partisans de Timochenko visait son "prétendu héritage juif" et autres problèmes personnels tandis que Timochenko cherchait à bloquer son accès aux médias. Il s'est plaint que Timochenko avait usé de son influence auprès de 2 chaînes de médias pour limiter son exposition.
    - Il a éludé les questions sur les rumeurs concernant un financement de son mouvement par l'oligarque Dimitri Firtash*  en soulignant que ces rumeurs provenaient de Timochenko. (Mais les sources au Parlement Ukrainien ont dit à l'ambassadeur US qu'il était bien financé par Firtash qui lui assurait en plus une couverture médiatique à travers la chaîne de médias INTER (la même qui a été interrompu aujourd'hui dans le cadre des troubles à Kiev, de plus Firtash "n'a pas tari d'éloges sur le potentiel politique de Iatseniouk" dans des entretiens avec l'ambassadeur.) 
    *[Firtash est un oligarque très controversé... Il a eu des mots très durs envers Timochenko comme on peut le lire dans ce mémo sorti tout à l'heure par Wikileaks]
    - Pendant l'élection de 2010, il avait refusé de s'allier avec Timochenko pour l'élection (pour briguer le poste de PM en échange d'un soutien à Timochenko) car il considérait qu'une proposition d'alliance serait un moyen de le marginaliser. Il avait même refusé une offre pour la Banque Nationale d'Ukraine qui n'aurait visé qu'à "supprimer les opposants politiques". Il a déclaré qu'il n'y avait "aucune offre" que Timochenko puisse faire pour obtenir son soutien, il escomptait même obtenir le soutien de Timochenko (bien que qualifiant cette possibilité de "très peu probable")

    - L'ambassadeur soulignait en "commentaire" que Iatseniouk était pragmatique et intelligent mais qu'il n'avait que peu de temps pour monter une structure compétitive. [Sa campagne présidentielle a, au final, couté près de 70 millions d'euros, pour finir à 6.96% des voix]. Les raisons de cette défaite sont explicitées dans cet autre câble. Pour sa campagne, il aurait (notamment) employé des conseillers politiques russes qui avaient participé à la campagne de Ianoukovitch en 2004.
     
  3. Dans un câble du 24 décembre 2009, qui relate sa visite de courtoisie à l'ambassadeur américain Tefft, Iatseniouk sait qu'il ne jouera pas un rôle très important dans l'élection présidentielle mais livre des éléments très intéressants pour comprendre la situation en cours :
    - Il a affirmé qu'il avait été poussé hors de la presse et des médias.
    - Il estimait que la fraude pourrait atteindre de 5 à 7% des voix lors de l'élection présidentielle. Il fait mention d'achats de votes du côté de Timochenko et de Ianoukovitch pour acheter des voix (entre 25 et 50 dollars + de la nourriture). (Oui ça marche comme cela et oui cela se produit des deux côtés).
    - Il a affirmé avoir refusé le poste de Premier Ministre que lui offrait Timochenko (Timochenko peut lui en vouloir, elle aurait sans doute pu remporter l'élection avec son soutien, sans les conséquences que sa défaite ont engendré). Il a expliqué avoir également reçu des sollicitations de la part du camp de Ianoukovitch.
    - Il poussait pour que la loi électorale soit réformée dans un sens qui donne plus de poids au Parlement.

    - De manière intéressante, Iatseniouk a exprimé "sa méfiance complète envers l'UE" et son dédain pour les accords énergétiques de Timochenko avec la Russie qui aurait donné à la Russie un accès complet au marché ukrainien et un pourcentage des prêts du FMI à l'Ukraine (pas étonnant que les États-Unis le soutiennent). Cependant, il reste partisan d'un rapprochement avec l'UE (voyages sans visa + accord de libre-échange équilibré)
    - De manière encore plus intéressante, il a déploré l'absence d'un plan d'action américano-ukrainien sans lequel la Russie risquait d'avaler l'Ukraine. Il déplorait l'isolement de l'Ukraine du fait des projets de zone économique intégrée entre la Russie, le Bélarus et le Kazakhstan (prémisses de l'Union Douanière), mais également du fait des bonnes relations de l'Allemagne, de l'Italie et de la France avec la Russie (à cette époque).
    - Dans un câble de 2007, alors qu'il était alors le nouveau ministre des Affaires-Étrangères, il a néanmoins souligné l'importance d'un rapprochement "européen" et "euro-atlantique" pour l'Ukraine. Le commentaire de l'ambassadeur américain est particulièrement éclairant : "Iatseniouk a fait de bonnes observations initiales sur l'Union européenne et l'OTAN [Iatseniouk y est favorable], mais nous devrons nous engager avec lui pour nous assurer qu'il se concentre sur les domaines traditionnels de politique étrangère qui sont également d'importance pour nous - entre autres, le leadership régional de l'Ukraine sur Transnistrie, les relations bilatérales avec la Biélorussie, et l'appartenance à l'alliance GUAM (cela infirme l'analyse traditionnelle qui veut que cette alliance ait été délaissée). Bien qu'il soit familier avec une gamme de fonctionnaires du gouvernement américain de son temps en tant que ministre de l'Economie et le gouverneur de la Banque Nationale par intérim, sa prochaine visite à Washington sera l'occasion d'élargir la gamme de ses contacts personnels et de souligner l'étendue des zones où nous cherchons le soutien et l'engagement de l'Ukraine.

     
  4. Dans un câble de 2006, on apprend que le ministre de l'Intérieur Iouri Loutsenko (ministre sous la période Timochenko et sous la période Ianoukovitch) de l'époque a indiqué à l'ambassadeur américain que le procureur général d'Ukraine lui avait ordonné (il qualifiait à l'époque ce mandat d'arrêt de "fou") d'arrêter Tourchinov (actuel président par intérim) pour avoir détruit illégalement (pendant son mandat à la tête des services de sécurité) les documents relatifs à l'accord gazier conclut avec la Russie par son allié Timoshenko. (ce cas a suscité une controverse politique, la justice n'avait pas donné de suite mais l'affaire est particulièrement trouble). Iouri Loutsenko affirme qu'il serait dangereux de laisser Tourchinov être ministre de l'Intérieur car Timochenko voulait uniquement le mettre à ce ministère de manière à collecter des informations dommageables pour les ennemis politiques de Timochenko. (L'ambassadeur commentant que ces "déclarations" ne sont pas farfelues)
     
  5. Dans un câble de décembre 2009 retraçant la dernière ligne droite entre Ianoukovitch et Timochenko on en a apprend beaucoup quant au caractère et aux stratégies des deux acteurs. Mais également sur les ressorts clés de la défaite future de Timochenko, bien que qualifiée de politicienne hors-pair (L'absence de soutien de Iatseniouk et de Sergei Tihipko et l'absence de déblocage d'une tranche d'aide du FMI offrirait la victoire à Ianoukovitch selon des analystes - étrange paradoxe) Iatseniouk va aller jusqu'à faire passer quelques députés de son bloc dans le camp du Parti des Régions pour faire tomber Timochenko de son siège de Premier Ministre.
     
  6. Dès 2009, en pleine campagne électorale, Timochenko usait du qualificatif "criminel" pour qualifier Ianoukovitch, toute sa campagne était orientée sur l'anti-Ianoukovitch. ("la boue commence à voler" conclut un câble de début 2010)
     
  7. Dans un câble post-électoral, qui devrait nous permettre de metttre fin à la rhétorique de l'élection volée de 2010, un analyste juridique des Bureau des institutions démocratiques et des droits de l'homme de l'OSCE fait part de son scepticisme quant aux allégations de fraude électorales généralisées émanant du camp de Timochenko (sans fournir les données à l'appui de cette demande). Il relie cette attitude publique du camp Timochenko au proverbe ukrainien : "mieux vaut être victime que perdant".
     
  8. Dans un câble du 24 février 2010, on lira entre les lignes que le retour actuel de Timochenko risque de ne pas plaire à tout le monde, et surtout pas aux américains. En l'occurrence, l'économiste et ancien ministre des Finances du gouvernement Timochenko (jusqu'en février 2009 ou il démissionne) Viktor Pynzenyk se montre très cru envers Timochenko. Il critique le fait que le programme du FMI a "blessé l'Ukraine" puisque que comme le pays n'a pas trop souffert, il n'a pas été incitée à se réformer (en substance c'est bien ce qu'il dit). Timochenko a été tenté par le populisme consistant à ne rien faire, à croire qu'elle avait toujours raison et que "les autres ont toujours tort". Pynzenyk en a conclu que Timochenko voulait uniquement garder le contrôle du pouvoir, il a souligné que Timochenko voulait un "artiste" qui pourrait peindre un joli tableau plutôt que quelqu'un qui voulait réformer l'Ukraine. Il souligne que Timochenko serait une "opposante destructrice" et qu'il serait mieux d'organiser des élections anticipées pour permettre à des hommes comme Iatseniouk ou Tihipko (économistes et banquiers centraux) de perçer. "Pynzenyk a fait valoir que d'entrainer le pays dans une crise plus profonde pourrait effectivement être un avantage parce que les électeurs et les dirigeants sentiraient le besoin d'un changement avec plus d'acuité". Il a déclaré que le FMI devrait être plus strict avec l'Ukraine. (Heureux de savoir que les "réformistes" aiment approfondir les crises pour susciter les réformes). Ce que l'ambassadeur américain regrette d'ailleurs en déclarant, il est "regrettable" que la réticense de Mme Timochenko à prendre des décisions aient couté cher au pays en termes de déficits, de dette publique, de baisse de PIB et surtout car elle a "chassé les fonctionnaires intelligents,  ouverts aux réformes, comme Pynzenyk" (qui nous explique qu'il faut laisser la crise s'aggraver pour obtenir les changements).
     
  9. Un câble très intéressant de janvier 2010 concernant le début de la crise récente en Ukraine. On y lit que les problématiques d'un rapprochement avec l'UE était déjà présente, que les résistances étaient déjà fortes mais que toutes les parties (y compris Ianoukovitch) ont en tête un rapprochement à terme avec l'UE. Les observateurs avant l'élection de 2010 n'avaient aucune certitude quant à celui des candidats qui porterait au mieux un rapprochement avec l'UE (notamment l'accord de d'association, qui a été repoussé un tas de fois sans susciter la moindre opposition, mais qui a, en l'occurrence été habilement récupéré). Toutes les parties, dans le récent "conflit" savaient que l'Ukraine mettrait du temps à se rapprocher de l'UE. Le câble s'insurge même contre les fausses promesses du président Iouchtchenko concernant le rapprochement avec l'UE sur l'agrément et l'adhésion du pays à l'UE ("aucun des deux objectifs n'était crédible"). À l'époque, les parties soulignaient que cela prendrait du temps et que cela nécessiterait un renouvellement des générations. Mettre de l'huile sur le feu en suscitant de faux espoirs n'était pas bon. Aujourd'hui, il semble que cela le soit devenu. Au vu du rapport politique en Ukraine, et de ses engagements, Ianoukovitch n'a probablement jamais envisagé d'aller vers l'Union Douanière russe (il n'avait même pas la majorité pour le faire). Mais les fausses promesses et les beaux discours ont laissé croire que l'Ukraine allait tourner le dos à l'Occident pour se jeter dans les bras de la Russie. Les conditions n'étaient pas réunies, l'UE elle-même aurait pu prendre la responsabilité de ne pas signer l'accord tout de suite ("L’UE a insisté sur le fait qu’elle ne signerait cet accord que si l’Ukraine mettait en place les conditions politiques nécessaires à cette signature." (mémo de la Commission Européenne 15 mai 2013). De toute évidence, les conditions (qui sont précisées dans ce mémo, n'étaient pas encore réunies). On s'acheminait tout bêtement vers un report des négociations à une date ultérieure, mais il a fallu qu'une mauvaise communication gouvernementale, une récupération opportune, la concommitance d'une réflexion sur l'Union Douanière russe (et les déclarations politiques russes) fassent de cette situation une opportunité pour de nombreuses parties de satisfaire des enjeux politiques ou géopolitiques. Ianoukovitch n'a fait que suivre les aspirations de son courant politique, la rhétorique d'une Ukraine qui prendrait le temps d'être un pont entre l'Europe et la Russie est en vogue dans la famille politique de Ianoukovitch et de ses alliés et nécessitait une réflexion de l'articulation avec l'Union Douanière et une discussion avec Moscou que l'UE n'a pas voulu avoir. Les rumeurs sur une signature de l'accord plus tard avec l'UE étaient déjà présentes dès juin 2013 (bien que les institutions européennes ne le voyaient pas d'un bon oeil) Et la situation a dégénéré en crise de politique interne... Le contexte n'était pas bon, l'élection présidentielle approchait, la situation ukrainienne était mauvaise et l'Ukraine avait besoin d'argent frais que seul la Russie pouvait lui offrir, le FMI aurait suivi les bons conseils de Pynzenyk et aurait laissé l'Ukraine courir derrière la carotte des tranches de prêts avec une conditionnalité. Je noterais également, l'erreur d'avoir fait une campagne, qui a rassemblé 1 million de signatures, en faveur de l'accord (l'association qui organisait dénoncant ostensiblement "l'impérialisme russe" sur son site interne, il y a mieux pour canaliser les tensions). Les ukrainiens ont cru que c'était l'accord, ou l'impérialisme russe... Il y a une forte vague en Ukraine pour que le pays se rapproche de l'UE, mais assimiler une dynamique de rapprochement avec l'UE à la seule conclusion de l'accord a été une erreur (tout comme l'absence d'anticipation des tensions avec la Russie).

 

 

Je m'égare un peu. En conclusion, toutes les "figures" qui ont su récupérer à leur profit la colère légitime de la portion des ukrainiens, à qui on avait (maladroitement ou volontairement) fait croire que l'accord serait forcément signé à Vilnius, sont tous des adversaires politiques, déclarés ou en puissance, qui ont de lourdes divergences concernant l'avenir du pays (au delà d'un rapprochement avec l'Europe dont les modalités peuvent bientôt diviser)

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