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L'UE ne sera démocratique que lorsqu'on pourra à nouveau débattre sur l'UE !

Publié par Kiergaard sur 17 Février 2014, 21:29pm

Catégories : #Politique

L'UE ne sera démocratique que lorsqu'on pourra à nouveau débattre sur l'UE !

L'article suivant est consécutif à la lecture de l'article de Michel Dévoluy, "Sortir la monnaie unique de « l’ordolibéralisme »" paru sur un blog de Rue 89. Je précise que l'objectif de l'article n'est pas de si opposer frontalement, mais il m'a fourni le terreau pour quelques réflexions.


Je n'aime pas synthétiser la pensée de quelqu'un, je renvoie donc à l'article, mais pour fluidifier la lecture, voici la thèse de l'article en 2 phrases : Un ordolibéralisme dévoyé nourri d'ultralibéralisme triomphant et de l'absence d'union politique en Europe a conduit à rejeter les considérations sociales pour un fédéralisme "tutélaire". Dépasser ce fédéralisme tutélaire qui lie les états dans cet ordolibéralisme radical implique une volonté politique d'aboutir à un "fédéralisme démocratique".

Il y a plusieurs points qui me dérangent dans l'article :

- Il est inexact de dire que l'ordolibéralisme soi-disant "radical" s'est développé en "réponse à l'absence d'union politique". Ce n'est que la projection à l'Eurozone des principes théoriques, que l'auteur qualifie d'ordolibéralisme originel, reçus et mis en pratique dans la réalité politique par l'Allemagne, c'est donc l'ordolibéralisme "réel". Il s'est développé en prélude à une "union politique" dans une stratégie dont les prémisses remontent aux Pères de l'Europe (qu'on a beaucoup trop vite sacralisés). Je parle des petits pas, des petites réalisations économiques qui doivent mener à plus d'intégration. Dire qu'à l'origine, la CEE n'était pas "ultralibérale" n'est nullement une excuse pour ne pas souligner qu'elle a toujours envisagé l'intégration économique en prélude à une intégration politique (qui était ultralibéral dans les années 50-60 ? Peu de monde, et pour cause, le néolibéralisme était en germe conceptuel - je passe sur le caractère multidimensionnel de la question, ce n'est pas un article sur le néolibéralisme). C'est évident dans tous les discours des responsables européens actuels. On doit finir l'intégration économique et budgétaire etc... avant d'en arriver à une union politique à moyen-long terme. L'union économique pose les bases pour une union politique.

- L'ordolibéralisme est l'instrument pratique choisi depuis près de 30 ans pour façonner une UE d'experts, de techniciens et de fonctionnaires. Elle doit mener à terme à une union politique dont les contours sont flous (sans doute le plus lentement possible et surement pas celle qu'envisage les biens-pensants et/ou les fédéralistes convaincus). Il reflète actuellement la position de force de l'Allemagne sur la scène européenne. Qui va durer au moins une bonne dizaine d'années vu la tournure des évènements et l'emprise quasi psychique de l'état sur la politique européenne. Je ne veux pas ici focaliser sur l'Allemagne en tant que telle mais sur les instruments conceptuels qu'elle a imposé et qui ont été repris par les responsables européens qui sont actuellement les premiers à évoquer l'économie de l'UE comme une "économie sociale de marché".

- Au lieu de dire "la présence de l'euro et l'absence d'union politique ont obligé les Etats à se lier les mains en adhérant à un ordolibéralisme radical", il faudrait dire que la création de l'euro a été un élément de la stratégie visant à obliger les états à se lier les mains en adhérant à l'ordolibéralisme réel. Si les États ont consenti à cela c'est pour des questions politiques (réintégrer l'Allemagne), morales (monnaie commune ça sonne bien), économiques (quelques "experts" ont vendu les bienfaits de l'euro dans l'absolu sans aborder ce qu'on décrit ici). Je n'ai rien contre l'idée d'une monnaie commune, mais retirer du débat public les questions sur la monnaie unique au nom d'un dogme moral est anti-démocratique.

- Aujourd'hui, ceux qui refusent de politiser (réellement) la question européenne, ce sont les institutions européennes qui refusent qu'on réfléchisse sur la construction européenne (j'en veux pour preuve le mépris affiché à tout ce qui est qualifié de populisme, d'euroscepticisme, ainsi que le sentiment diffus que l'espace public européen qu'on prétend créer n'est qu'un espace de suggestion qui ressemble au mieux à de banal espace pour la société civile où se forgeront les doléances adressées à un corps de fonctionnaires (sans caractère péjoratif) dont la mentalité est d'être au sommet d'une pyramide en ayant simplement "prendre en considération" de ce qu'il y a en dessous)

[Je réserve à un autre article une réflexion plus approfondie sur la question de politiser le président de la Commission Européen ou d'élire un Parlement Européen pour ne pas alourdir le propos]

La suite du raisonnement s'impose d'elle même si on change les postulats de la manière décrite ci dessus :

1° Difficile de changer de trajectoire quand ce qu'on veut faire sortir de l'ordolibéralisme radical en est l'instrument principal (bien qu'indirect - peut-être) . Je rappelle que toutes les mesures qu'on impose au nom de l'ordolibéralisme sont faites au nom de l'euro. En étant le plus naïf possible on pourrait dire que l'euro était une bonne idée prise en otage.

2° L'ordolibéralisme ne refuse pas, par principe, l'évolution vers une union politique et que l'idée même d'une union politique semble découler, dans les esprits des responsables européens (soutenus en cela par l'Allemagne), des résultats économiques de l'ordolibéralisme radical, on peut s'interroger sur la faisabilité d'un changement de trajectoire. On peut l'appeler de ses vœux, mais le souhaiter ne l'amènera pas.

3° Quels leviers pour faire bouger les choses ?

* Un levier impossible : changer la mentalité actuelle de l'Allemagne, de la sphère économique dominante, des responsables européens.

* Un levier improbable : Forcer ce changement en renouvelant massivement le personnel politique pour porter au pouvoir des "fédéralistes démocratiques" convaincus. Problème ! à supposer qu'ils soient structurés et qu'ils existent (la logique conviendrait de ne pas continuer)... ils auraient beaucoup de mal à faire passer l'idée d'un fédéralisme démocratique (concept qui soulève déjà pas mal de questions dans les états où il est appliqué et où existent des "pluralismes nationaux" (cf : Espagne ou Royaume-Uni par exemple) alors imaginons au niveau de "l'Europe"... Pour quelques développements je renvoie à un ouvrage que j'ai pu consulter : "Fédéralisme multinational et pluralisme de valeurs: le cas espagnol"

* Un levier plausible mais attentiste : Attendre un changement des mentalités et croire (naïvement ?) que la volonté politique adéquate tombera du ciel en faisant fi de l'environnement politico-économique ambiant. Attendre que la démographie allemande fasse son oeuvre.

* Un levier réaliste qui n'est pas sans inconnues : Qui consiste à s'attaquer courageusement et effectivement aux racines du problème. La sacralisation d'une vision européenne qui impose de faire prévaloir nécessairement et logiquement l'économique sur le politique (l'intégration du 1er, ouvrant alors la voie au second), qui n'est rien d'autre que ce qu'on appelle aujourd'hui "l'intérêt général européen" // Contester les pouvoirs accordés à la Commission Européenne qui n'est que la gardienne de cette philosophie à travers la défense de l'intérêt général de l'UE // En fonction des évolutions qui seraient faites conserver, ou non, l'euro selon qu'il aurait perdu, ou non, son caractère d'éléments d'un instrument ordolibéral. Sortir de l'Euro ou le rebâtir permettrait de contrer l'influence allemande sur la question en élargissant le champ des débats (Au lieu de l'alternative facile entre Euro ou pas Euro, penser en termes d'euros différents reposant sur des bases différentes)

La démocratie c'est offrir la garantie que les citoyens puissent participer effectivement à la vie publique et qu'ils y fassent potentiellement valoir la plus grande variété d'opinions, de convictions et d'idées pour former une "volonté générale" (amenée à évoluer). Dans ces circonstances, l'UE n'est plus démocratique depuis très longtemps, elle a depuis longtemps érigé ses dogmes et ses lignes rouges. Elle justifie cela derrière le discours moralisateur de l'idée européenne (paix, prospérité...). Où sont donc les européens qui devraient se soulever contre cette récupération éhontée mise au service d'une politique antidémocratique ? Peut-être trop occupés à s'interroger sur ce qui serait moralement bon sans s'interroger sur ce qui serait réalisable (ce qui n'a rien de criticable en soi) ou, et la en revanche je serai très critique, rangé naïvement aux côtés des institutions pour se défendre contre le péril "eurosceptique" sans saisir l'aspiration démocratiquement légitime d'une mise en cause du fonctionnement et même de certains fondements de l'UE telle qu'elle fonctionne actuellement. Je n'aborde pas la question du "fédéralisme démocratique", car on tombe déjà dans la projection sans en avoir fini avec l'étape première, faire revenir la démocratie. On débattra de l'opportunité d'un fédéralisme par la suite.

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