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La guerre des drones en Afrique est menée par les américains depuis et avec la collaboration de l'Allemagne (enquête)

Publié par Kiergaard sur 12 Décembre 2013, 00:26am

Catégories : #Géopolitique-International

Le journal allemand Süddeutsche Zeitung et la chaîne de télévision publique NDR ont enquêté sur la collaboration active entre les renseignements américains et l'Allemagne dans la guerre des américains contre "la terreur". Ce qu'ils ont découvert, sous le nom de "Secret Wars", des relations entretenues entre les renseignements, sur les opérations menées depuis le sol allemand mérite d'être rapporté.
 

  • Une vaste enquête réalisée sur la base de données publiques issue du Federal Procurement Data System (source dont le matériau final, réalisé par des experts, est disponible ici en allemand) et d'interviews montre de manière troublante la manière dont les États-Unis agissent depuis l'Allemagne sans susciter la moindre réaction des autorités...
     
  • Pendant la Guerre Froide, les allemands ont été habitués à la présence militaire américaine, à ce que des opérations soient menées (espionnage, recrutement de collaborateurs, cryptologie, détention de suspects etc...). 43 000 soldats américains sont présents en Allemagne, réparti dans près de 40 bases. Les États-Unis ont dépensé 3 milliards de dollars en Allemagne en 2012, soit plus qu'en Irak. On sait désormais grâce à cette enquête que leur programme de drones contre les "terroristes" en Afrique est conçue, décidée, et pilotée depuis des bases en Allemagne, sur le sol allemand, et avec la collaboration active des services de renseignement allemand.
     
  • Les allemands peuvent bien être divertis avec les affaires de l'espionnage du téléphone de Madame Merkel, on ne leur avait pas dit que les bases allemandes abritaient de telles activités. En premier lieu, la base de Ramstein abrite depuis 2 ans le quartier général de l'Air and Space Operations Center (AOC) qui gère une partie des données reçues d'Afghanistan et d'Irak sans avoir le contrôle des opérations. En revanche, une base à Stuttgart abrite l'United States Africa Command (AFRICOM). Lors de l'enquête, un porte-parole a explicitement confirmé que toutes les opérations militaires américaines sur le sol africain étaient placées sous le "contrôle" de l'AFRICOM. L'enquête a montré que "“control” in this case means that for every U.S. drone attack occurring in Africa—for each of these targeted, and not-so-targeted killings—the decision is made in Stuttgart."
     
  • Certains experts contactés lors de l'enquête pointe d'éventuelles failles juridiques tenant à ce qu'une opération militaire américaine soient menées depuis l'Allemagne : "des experts de droit pénal soulignent que les militaires américains pourraient être inculpés de meurtre", "des experts en droit constitutionnel soulignent que cela viole la Constitution allemande" en caractérisant la complicité d'un acte criminel d'un acte violant le droit international. Néanmoins, ce n'est ni la position du Procureur Supérieur Fédéral allemand ni du gouvernement. Le Procureur déclare que l'Allemagne n'a pas pour d'obligation d'empêcher d'éventuelles attaques de drones en Afrique, tout comme elle n'a pas d'obligation, juridiquement parlant, de se poser en garante du respect par les États-Unis du droit international. Le gouvernement est plus laconique, se contentant de déclarer : “we have no definite evidence of our own as to the alleged planned or already executed U.S. operations” – “no indications whatsoever that the USA might be guilty of violating international law within German territory”.
    Pourtant il y a bien un officier de liaison allemand en charge des relations avec l'AFRICOM dont l'objectif est d' "ensuring the exchange of information and maintaining prevalent intelligence contacts”"
    Commentaire des auteurs : "Le gouvernement allemand veut nous faire croire qu'il ne parle à personne. Et que personne ne lui parle. Est-ce vraiment plausible qu'il en sache encore moins que ce qu'un profane pourrait apprendre après seulement deux minutes de recherche sur Internet? Quelqu'un peut-il, s'il vous plaît, aider ce gars?"
     
  • "Ce que nous savons, c'est que les agents américains stationnés en Allemagne surveillent et exécutent des exécutions (désolé de la répétition mais je garde le sens initial) systématiques de terroristes présumés en Afrique. Ils sont impliqués du début à la fin, à chaque étape de l'opération dans la séquence dite de la "kill chain"" Les auteurs détaillent ensuite la chaîne :
    - "Chaque opération commence par la question de qui doit être éliminé? Qui pose une menace telle pour les États-Unis que sa mort est la seule option? Des suggestions sont faites en partie par des agents de renseignement américains, certains d'entre eux basé à Stuttgart. Tout cela peut être déduit des offres d'emploi détaillées de l'AFRICOM. L'armée américaine cherche un "all-source analyst», un spécialiste dont les tâches incluent explicitement la "nomination d'objectifs". C'est là que le "processus de nomination" commence. Et il se termine au bureau de Barack Obama".

    - Ces nominations proviennent parfois de l'AFRICOM et du commandement des opérations spéciales. Ensuite le président Obama choisit et donne l'autorisation de tuer.

    - Une des cibles étaient Mohamed Sakr, terroriste présumé qui avait des liens présumés avec le groupe Al-Shabaab. Jusqu'en 2010, il était citoyens britannique et les États-Unis ne pouvaient pas le tuer en vertu du droit britannique. Néanmoins les agences de renseignement étaient à ses trousses et sur le point de le trouver. Une décision du gouvernement a révoqué sa citoyenneté et il était désormais disponible pour être sur la kill list des américains.

    - L'opération a été menée depuis Djibouti d'où partent de nombreux drones commandés par l'AFRICOM et entretenus par un contractant civil qui obtient des sommes fort onéreuses pour cette tâche. Une fois les drones préparés à Djibouti, l'opération est commandée depuis Stuttgart, un chat crypté est établi entre les militaires de soutien de l'AOC à Ramstein et l'équipe de lancement à Djibouti tandis que les "pilotes" opèrent depuis le Nouveau-Mexique sous les ordres des agents de Stuttgart.

    - Les auteurs racontent qu'à ce moment, un compagnon de Sakr qui était né à Londres, avait grandi en Angleterre et s'était radicalisé avec Sakr recevait un appel que sa femme n'aurait pas du passer qui lui annonçait son accouchement depuis Londres. Quelques heures après cet appel, il était mort tué par une frappe de drone. "Les américains travaillaient désormais à fabriquer un autre martyr : Mohamed Sakr"

    - Les auteurs se demandent comment les américains ont pu localiser Sakr. Par le renseignement pardi, ses communications téléphoniques, ses mails, ce bon vieux renseignement humain mais aussi et surtout, la collaboration du renseignement allemand, le BND (Bundesnachrichtendienst).

    - Des agents du BND rendent souvent visite à des demandeurs d'asile pour obtenir des informations, pour leur demander comment vont les affaires à la maison, et s'ils n'ont pas eu vent de l'arrivée d'un jihadiste récemment, chaque détail compte et est partagé avec les homologues américains qui travaillent parfois dans les mêmes bureaux. Et si une information est décisive et implique une frappe de drone sur l'Afrique et bien c'est d'Allemagne que l'opération est commandée.
     

  • Pourquoi l'AFRICOM est en Allemagne et pas en Afrique ? D'après les informations des auteurs, c'est parce que 12 pays africains auraient refusé. Ils craignent  les répercussions dans une opinion fortement hostile à la guerre contre le terrorisme des États-Unis. Apparemment en Allemagne, cela ne pose pas de problèmes aux autorités. Un représentant du gouvernement allemand aurait simplement demandé aux États-Unis de faire profil bas "pour éviter que cela ne fasse la une de la presse et ne suscite un débat public inutile". Pourquoi débattre quand on peut traiter les choses à huis clos ? "Quelle conception viciée de la démocratie".

    - Les américains se sont contentés de nier certains faits que personne n'avait soutenus, à savoir qu'aucun drone n'avait été lancé depuis l'Allemagne (ce qui est évident) pour faire diversion. Les rapports dans la presse faisaient état du commandement depuis l'Allemagne, ce qui est vrai dans la mesure où le président Obama a lui même déclaré dans une lettre au Congrès que l'AFRICOM avait mené des opérations contre les militants d'Al-Shabaad (donc nécessairement depuis l'Allemagne : "All orders for U.S. military operations in Africa are given by AFRICOM in coordination with the Special Operations Command. So the drone attacks Obama was referring to were actually coordinated from Germany"
     

  • Retour à notre opération partie de Djibouti selon la "kill chain" décrite précédemment. Au final, des difficultés météo, et de contrôle de l'appareil ont conduit à ce qu'il s'écrase dans la mer... Les auteurs : "il aurait été plus intéressant de relever combien de voyages pour tuer il avait effectué".
     

  • Quelques jours plus tard : nouvelle opération, même cible Sakr. Après qu'un juriste à Ramstein ait posé en temps réel des questions au pilote telles que : "la cible a-t-elle bien été identifiée ?", "les moyens sont-ils en adéquation avec la finalité ?". Cette procédure a pour but de vérifier que le pilote est apte à répondre à des questions pendant l'opération, c'est le prérequis pour déclencher l'ordre. Si le juriste est satisfait des réponses, l'ordre est lancé. Avant le tir, on lui demande de vérifier une dernière fois si le "proverbial car de nonnes" n'est pas sur le point de tourner au coin de la rue. Il n'y avait pas de car de nonnes, juste un troupeau de chameau. Troupeau près duquel se trouvait le père de Salman Abdullahi, Maxamed. Sark était mort, l'opération était un succès. Abdullahi était mort, l'opération était toujours un succès. L'instant après cette opération - "dans le monde réel" - toute autre exécution redevient une violation du droit international.
     

  • Les militants Al-Shabaab ont récupéré la dépouille de Sakr et laissé celle de Maxamed Abdullahi, son fils a du regarder les membres de son clan ramasser les morceaux du corps de son père puis l'ont enterré à la hâte et ont gravé une stèle (les militants Al-Shabaad leur ayant interdit de tenir des funérailles convenables. "No one wanted him. Killed by an Americans drone coordinated in Germany, and left behind by Al-Shabaab militants."
     

  • Les auteurs terminent leur article en soulignant qu'il n'y a jamais eu de photo de cet homme, les nomades croient que les représentations photographiques portent malheur. La seule trace numérique de cet homme est sans doute stockée dans un ordinateur quelque part, peut être en Allemagne, en souvenir de l'opération qui a tué un terroriste présumé en Somalie, et un homme innocent qui conduisait son troupeau de chameau : "If the microphone had been switched on, we would’ve been able to hear exactly what took place on the ground. The explosion, the cries of pain, and then the silence. If the co-pilot had switched on the infrared camera the crew would have been able to watch how the temperatures began to drop after the drone strike; how the dead bodies of their victims got colder and colder."

 

Les autorités allemandes ont réagi pour anticiper la réaction de l'opinion publique : "The revelations of “Secret Wars” shed light on Germany’s hidden activities.  It caused a rapid reaction: only days after the publication, the German government declared that the Bundesnachrichtendienst office where asylum seekers have regularly been questioned, will be closed. The parliament is also considering setting up a commission of inquiry on U.S. activities on German soil". Je doute que cela calme la rancoeur qui peut habiter les personnes qui subissent la peur de telles attaques et la perte d'êtres chers. Ce n'est pas le fait d'avoir contribué, malgré eux, à la lutte contre le terrorisme américaine qui va les apaiser.

Ci-dessous :
1° L'article qui a nourri la rédaction de cet article.
2° L'article de l'International Consortium of Investigative Journalists qui m'a amené sur le sujet.
3° La version anglaise de présentation de "Secret Wars" structurée en 6 parties qui développe les éléments ci-dessus et bien d'autres
(la version allemande  est plus complète et divisée en 21 sections) :
- Germany: Ally in U.S. ‘War on Terror’

- Frankfurt: A Military-Intel Metropolis

- Asylum Seekers As Intel­li­gence Sources

- Trails of the Secret Wars

- US Super­sedes Authority at German Airports

- The Contractor Spies: A Shadow Army
 

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