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Fedor Loukianov : "Les paradoxes de la politique étrangère russe"

Publié par Kiergaard sur 26 Décembre 2013, 12:46pm

Catégories : #Géopolitique-International

Fedor Loukianov : "Les paradoxes de la politique étrangère russe"

Le texte que je partage ici me paraît tout à fait centrale pour réfléchir efficacement à moyen terme sur les rapports de force géopolitiques internationaux et cerner les dynamiques qui traverseront sous peu l'espace russe (et par ricochet ses voisins).

Il a été publié par Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs, qui publie régulièrement sur RIA Novosti. Il est également membre du "Conseil sur la politique étrangère et de défense" de la Fédération de Russie (association publique dont l'objectif est de faciliter l'élaboration et la mise en œuvre des concepts stratégiques pour le développement des politiques étrangères et de défense de la Russie" (site internet russe)

 

Le texte est paru dans la rubrique "Un monde changeant" : "La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale."

La Russie s’apprête à entamer l'année 2014 avec un bilan paradoxal en politique étrangère.

Il est indéniable que le poids du pays sur l'arène internationale a augmenté ces douze derniers mois.

Si l’on évaluait la Russie sur l'habileté de sa politique étrangère et son aptitude à atteindre ses objectifs – en Syrie, en Iran, au sujet de l'Union douanière et en Ukraine – le gouvernement et le ministère des Affaires étrangères (MAE) mériteraient la plus haute note.

Le fait que le magazine Forbes place Vladimir Poutine en tête des dirigeants les plus influents du monde n’est pas un hasard, pas plus que les articles parus sur le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov dans deux des plus grandes revues occidentales, qui l'ont reconnu comme l'un des plus grands diplomates de notre époque.

Paradoxalement, tous ces succès contrastent de plus en plus avec la perception que l’opinion publique étrangère de la Russie et la façon dont les citoyens russes considèrent la politique étrangère de leur pays.

Au niveau international en effet, même si ceux qui reconnaissent et apprécient la subtilité de la politique étrangère russe sont nombreux, les observateurs occidentaux et orientaux voient toujours la Russie comme un pays en déclin.

Selon une opinion répandue, le rôle de la Russie dans le monde va diminuer à cause de sa structure économique actuelle, très dépendante de la conjoncture internationale et des tendances démographiques - qui peuvent être rectifiées mais pas changer significativement.

L'élan russe actuel est interprété comme l’un des derniers coups de bride avant un déclin inévitable. Dans le même temps, peu pensent que la Russie changera radicalement ses priorités dans les relations internationales et abandonnera le prestige et le statut au profit de solutions pratiques à ses problèmes de développement. Des ambitions qui ne correspondent pas à ses capacités réelles entraîneront de toute façon l'éclatement de la bulle. En Occident on en parle ouvertement, en Orient on part de ce fait de manière tacite tout en utilisant volontiers l'activité russe à des fins propres.

En Russie les succès diplomatiques plaisent au public : il est agréable pour la plupart des Russes de sentir que leur pays est un acteur important dans les processus internationaux.

Mais la diplomatie est aussi vue comme un art détaché des intérêts concrets de la population. Les besoins véritablement nationaux, c'est-à-dire n'émanant pas uniquement des bureaucrates professionnels, ne sont simplement pas formulés. Dans l'ensemble, la société russe est habituée à penser que la politique étrangère et la grande stratégie sont une chose dont s'occupe le gouvernement, qui serait mieux placer pour en connaître les rouages. Cette tendance s'est encore renforcée avec Vladimir Poutine, dont la politique internationale prenait appui sur un consensus public relativement large. L'idée de rétablir les positions de la Russie dans le monde convenait à la majeure partie de la population, d'autant qu'en dépit d'une rhétorique parfois austère Poutine a toujours agi de manière prudente, sans franchir la limite.

Aujourd'hui la société s'éveille et commence à se considérer comme une force active.

Ce processus est lent et, évidemment, la politique étrangère ne fait pas partie des intérêts prioritaires de la population. Cependant cette émancipation viendra un jour toucher ce domaine réservé que sont les affaires internationales. Et l’opinion publique, au sujet de la ligne diplomatique russe telle qu'elle pourrait et devrait être, est très fragmentée. Prochainement on se demandera : qui et dans quelle mesure bénéficie de la politique étrangère russe ? Comment répond-t- elle aux intérêts des groupes industriels, associations religieuses, communautés nationales et diverses couches sociales ?

Car après tout souvent ces intérêts ne coïncident pas, voire s'opposent. Par exemple, la classe moyenne - peu importe comment on l'identifie - et les retraités perçoivent différemment la place de la Russie dans le monde, les musulmans peuvent avoir leur propre position concernant le Printemps arabe, très différente de la version officielle, et divers segments de la politique russe visent des priorités internationales différentes. Et ainsi de suite. La Russie est un pays si hétérogène que l'indice de division en fonction des points de vue est infini.

La victoire de la Russie dans la "bataille pour Kiev" est révélatrice. Elle s'est manifestement imposée face à l'Union européenne en cassant tout son jeu et en réduisant la politique du Partenariat oriental à néant. Mais l'investissement de 15 milliards de dollars du Fonds de prospérité nationale dans les obligations d'un Etat au seuil du défaut de paiement va non seulement à l'encontre des règles d'utilisation de ce fonds mais soulève également des doutes vis-à-vis du choix de l'objectif. Qui peut être réellement intéressé, si l’on réfléchit aux besoins concrets de la population et pas aux positions abstraites de l'Etat au niveau international ?

Pour l'instant, tout cela n'a pas vraiment d'impact. Ces réflexions sont encore en suspens et presque invisibles tant que la Russie enregistre des succès en politique étrangère. Et le grand débat sur la place de la Russie dans le monde pour la prochaine décennie, sur les fins et les moyens de son développement n'a pas encore lieu ni dans la société ni même dans le milieu intellectuel. Or sans ce débat les problèmes de perception intérieure et extérieure ne feront que s'aggraver.

RIA Novosti

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