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"Où est passé le coeur de l'Europe" (Adela Cortina)

Publié par Kiergaard sur 21 Avril 2013, 16:43pm

Catégories : #Philosophie, #Réflexions économiques

Je livre ici les réflexions que tiens la philosophe espagnole Adela Cortina, sur l'Europe. Avoir un point de vue philosophique dans une crise qui évolue de plus en plus vers une crise d'identité, de valeurs, de référence. Il importe de ne pas laisser le monopole de la parole aux "experts" économiques sous peine de perdre de vue la nécessaire symbiose qu'impose une action commune. Des analyses historiques, philosophiques, sont tout aussi nécessaires (sinon plus) dans une période telle que celle ci. (Je renvoie à l'article précédent sur la recherche de valeurs, de sens...)
La où la crise devrait être un catalyseur pour réfléchir sur l'homme, sur la manière de réorganiser ce sur quoi est bâti l'ordre mondial d'après guerre, on assiste à des bricolages financiers complexes réalisés par les mêmes élites qui étaient aux manœuvres durant la crise et avant celle ci.

Son article est paru dans le quotidien El Pais.

" La crise a accentué les égoïsmes nationaux parmi les pays de l’UE, qui abandonnent le projet coopératif sur lequel est fondée la construction européenne. Loin d’entretenir une division irrationnelle entre le nord et le sud pouvant mener l’UE au suicide, il faut retrouver la cohésion et l’interdépendance, défend une philosophe espagnole.

Les orientations suivies par l'Union européenne provoquent chez ses citoyens une désaffection méritée. Certains parlent de “Désunion européenne”, les dirigeants de chaque pays s'efforçant d'obtenir les voix des électeurs dans leur pays d'origine, sans se soucier du sort de cette entité supranationale dont nous avions fini par nous sentir si fiers.

Nous autres Européens, inventeurs de l'Etat national, aurions également inventé une communauté de souverainetés partagées, qui devait jeter les bases d'une société cosmopolite. L'union économique exigerait de renforcer l'union politique, et, en tant que condition de possibilité de l'une et de l'autre, ferait advenir l'Europe des citoyens, clé de voûte de tout le reste.

Mais la crise actuelle a révélé qu'aucun de ces objectifs n'avait été atteint, car c'est l'égoïsme de chaque pays qui a présidé aux orientations de cette union supposée, et non la coopération indispensable à son fonctionnement en tant qu'union citoyenne, politique et économique. Il n'y a pas d'authentique démocratie européenne, les gouvernants passent des accords bilatéraux, en changeant d'alliances au gré de la conjoncture. On ne tient pas compte des aspirations des citoyens européens, ou supposés tels.

L’Europe a trahi son identité

Ce mode de fonctionnement est suicidaire. Non seulement parce qu'il va à contre-courant de la démocratie, mais aussi parce qu'il est immoral — et tout simplement irrationnel — de prendre des décisions sans tenir compte de ceux auxquels elles sont destinées. Passer tant de temps à se vanter que le progrès humain a bénéficié des avancées rationnelles de l'Europe pour donner dans l'irrationalité la plus puérile…

Car enfin, nous savons depuis longtemps que la rationalité ne consiste non pas à chercher le plus grand bénéfice de manière égoïste, sans égards pour les éventuelles victimes, mais à être assez intelligent pour coopérer dans un esprit de cohésion sociale. Les anarchistes n'avaient pas tort quand ils disaient que l'entraide bénéficie aux espèces, contrairement à la concurrence impitoyable, et qu'il est plus intelligent de se faire des amis que des ennemis.

La raison humaine intégrale n'est pas bêtement égoïste, elle est coopérative. Comme le dit très justement Michael Tomasello, “vous ne verrez jamais deux chimpanzés soulever ensemble un tronc”. C'est la capacité de coopérer qui a fait progresser l'espèce humaine. Ceux qui travaillent au coude à coude ne font pas que déplacer le tronc, ils créent un lien d'amitié qui vaut par lui-même et pour des travaux futurs.

Une telle ambition semblait être au cœur du projet d'une Europe unie, modèle qui aurait pu s'étendre à d'autres latitudes. L'Europe a inventé la démocratie dans la Grèce classique, elle a forgé l'idée de dignité humaine comme noyau de la vie partagée, elle a promu la rationalité non seulement scientifique mais surtout morale, elle a découvert l'Etat social et la possibilité d'une communauté supranationale. Or aujourd'hui, cette Europe a trahi sa propre identité par son obstination suicidaire, au mépris des idéaux qui la constituent. C'est décourageant.

Les mésaventures de Chypre, qui de toute évidence relèvent davantage de l'improvisation égoïste et du bricolage que du souci du bien public, viennent s'ajouter à la récente série d'offenses faites aux pays du sud, qui ont entraîné une aversion profonde envers les prétendus partenaires du nord. Une situation qui profite aux populismes et aux totalitarismes de tous bords, qui n'auraient pas la moindre possibilité de prospérer dans une société juste.

Pour une authentique démocratie

Comment est-ce possible que les favorisés aient tant de mal à apprendre que les pays et les citoyens sont interdépendants, qu'il est faux que mes gains dépendent des pertes d'autrui ? Bien au contraire, si les pays du sud sont saignés à blanc, comme c'est le cas aujourd'hui, ce ne sont pas seulement eux qui en sortiront perdants, mais aussi ceux du nord.

Kant, un Allemand de Königsberg, disait que même un peuple de démons, d'êtres dépourvus de sensibilité morale, préférerait un Etat de droit à une situation de guerre de tous contre tous. Mais il ajoutait : pourvu qu'ils aient une intelligence. Pour ma part, je préciserais : une authentique intelligence humaine, comme celle qui se révèle dans le jeu de l'ultimatum.

Dans ce jeu, un joueur propose des crédits à un autre, qui peut les accepter ou les refuser. S'il accepte, les deux sont gagnants ; dans le cas contraire, aucun des deux ne gagne rien. S'il était vrai que le rationalité humaine tente de maximiser le bénéfice unilatéralement, le destinataire devrait accepter n'importe quelle offre supérieure à zéro, et celui qui propose devrait offrir la quantité la plus proche possible de zéro.

Mais les destinataires tendent à rejeter les offres inférieures à 30 % du total, car ils ne veulent pas recevoir une part humiliante, si bien que les offrants ont tendance à proposer entre 40 et 50 % du total pour pouvoir gagner quelque chose. Pour comble, quand ils participent à un jeu de l'ultimatum, dans une version adaptée, les chimpanzés font preuve d'une intelligence maximisatrice, contrairement aux êtres humains.

On le voit, l'humiliation des plus défavorisés est une mauvaise chose en soi, sans compter qu'elle n'est même pas intelligente. En ce qui concerne l'Europe, l'attitude intelligente consisterait à retrouver son identité en instaurant une authentique démocratie, fondée sur la cohésion sociale et l'entraide."

Traduction : Olivier Ragasol


VIA PRESSEUROP : SOURCE

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